Le 12 mars 2026, Michelle W. Bowman, vice-présidente de la Fed chargée de la supervision a annoncé des propositions visant à réformer en profondeur les exigences de capital des grandes banques américaines. En pratique, une réduction des exigences de capital des huit plus grandes banques américaines, dont JPMorgan Chase, Bank of America et Goldman Sachs.
Cette décision risque fort de servir d’argument supplémentaire à ceux qui, en Europe, plaident pour alléger les exigences de capital au nom de la compétitivité internationale. Le Conseil de l’UE appelle déjà pour une « simplification » de la réglementation des services financiers, y compris du cadre prudentiel. En février 2026, les ministres des Finances allemand et français, Lars Klingbeil et Roland Lescure, ont adressé à la commissaire Albuquerque une lettre réclamant un ambitieux « paquet de simplification des services financiers » à l’échelle européenne.
Cette pression politique s’exerce au moment précis où la Commission prépare son rapport sur la compétitivité du secteur bancaire, avec un appel à contributions auquel l’Institut Veblen a répondu.
D’un côté, la Fed finalise enfin la transposition américaine des normes Bâle III ce qui représente une avancée en matière de convergence réglementaire mondiale. De l’autre, elle profite de cette mise en conformité pour introduire plusieurs allègements substantiels qui vont à contre-courant de la logique prudentielle que ces normes visent précisément à renforcer.
L’allègement du surcharges pour les banques systémiques
Le point le plus discutable de l’annonce de Bowman concerne la révision à la baisse de la surcharge imposée aux banques d’importance systémique mondiale (G-SIB surcharge). Bowman justifie cette réduction par le fait que les coefficients utilisés pour calculer la surcharge n’auraient pas été mis à jour depuis 2015 et auraient ainsi « dérivé » par rapport à la méthode internationale. Elle propose d’indexer ces coefficients à la croissance économique, au motif que l’accroissement du bilan bancaire en ligne avec le PIB ne refléterait pas une hausse du risque systémique réel.
Cet argument mérite d’être mis en question. La taille des grandes banques américaines n’a pas seulement crû avec l’économie : elle s’est également accompagnée d’une montée en puissance des interconnexions avec le secteur financier non bancaire, d’une exposition accrue aux marchés dérivés et d’une complexification des activités de trading. Or le FMI (octobre 2025) et la BCE/ESRB (janvier et février 2026) ont précisément signalé que ces interdépendances constituent des vecteurs d’amplification des chocs systémiques. Réduire la surcharge des G-SIB dans ce contexte revient à alléger le coussin de sécurité des institutions dont la faillite est justement la plus susceptible de provoquer une crise généralisée.
La rhétorique du crédit à l’économie réelle
L’argumentation centrale de Bowman repose sur l’idée que des exigences de capital « excessives » entravent le crédit aux ménages et aux entreprises, et par conséquent la croissance, l’emploi et le niveau de vie. Le discours est rodé, la métaphore commode. Elle porte un titre éloquent — « Capital Rules for the Real Economy » — qui présuppose ce qu’il faudrait démontrer.
Or la littérature académique indépendante ne corrobore pas cette thèse. Une étude de la BCE (Behn & Reghezza, 2025) portant sur les grandes banques de la zone euro entre 2019 et 2024 conclut que les exigences de capital n’ont pas d’effet statistiquement significatif sur l’efficacité des bénéfices, et que le seuil de CET1 qui maximiserait l’efficacité productive se situe autour de 18 % — soit bien au-dessus des niveaux actuels. Un Discussion Paper de la Bundesbank (2025) portant sur les banques américaines et européennes aboutit à la même conclusion : aucun lien négatif entre ratios de fonds propres et rentabilité. Le Financial Policy Committee de la Banque d’Angleterre a réaffirmé en décembre 2025 que les banques mieux capitalisées sont, au contraire, des prêteurs plus stables sur l’ensemble du cycle économique.
La causalité invoquée par Bowman — moins de capital = plus de crédit à l’économie réelle — n’est pas documentée empiriquement. Ce qui est documenté, en revanche, c’est que les grandes banques américaines ont annoncé en 2025 des retours aux actionnaires records, avec des rachats d’actions et dividendes dépassant les 120 milliards de dollars. La contrainte en capital n’a manifestement pas empêché la rémunération des actionnaires ; rien n’indique qu’un allègement supplémentaire se traduira en crédit plutôt qu’en nouvelles distributions.
La leçon de SVB déjà oubliée
Il y a trois ans à peine, la faillite de Silicon Valley Bank illustrait précisément les conséquences d’un recul réglementaire présenté, lui aussi, comme une mesure de proportionnalité. En 2018, le relèvement du seuil systémique de 50 à 250 milliards de dollars d’actifs avait soustrait SVB à la supervision renforcée de la Fed — une décision présentée comme raisonnable et ciblée. Le résultat fut une faillite bancaire nécessitant une intervention publique d’urgence et menaçant brièvement la stabilité du système financier américain. La rapidité avec laquelle cet épisode semble avoir quitté les mémoires institutionnelles est préoccupante.