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Programme "Monnaie & Finance"

Comment financer les investissements stratégiques

30 janvier 2025

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Projet mené dans le cadre du programme "Monnaie & Finance", soutenu par la Fondation Charles-Léopold Mayer et la Fondation européenne pour le climat.

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Membres du pôle "Monnaie & Finance"

Présentation
Il devient urgent d’élargir le débat sur le financement des investissements en matière de décarbonation et d’autres objectifs stratégiques, le sous-investissement étant l’une des principales raisons pour lesquelles les États membres de l’UE peinent à tenir la trajectoire qu’ils se sont fixée. Les politiques de transition sont de plus en plus entravées par les contradictions et les arbitrages entre grands objectifs politiques : soutenabilité budgétaire, sécurité, compétitivité internationale et — reléguée toujours plus loin dans l’ordre des priorités — la transition écologique.

Dès les premières annonces du Pacte vert pour l’Europe en 2019-2020, des doutes avaient été exprimés quant à la possibilité de mener des politiques de transition ambitieuses sans réforme d’ensemble de la gouvernance macroéconomique européenne. La situation s’est nettement dégradée ces dernières années avec la transformation rapide de l’environnement économique et géopolitique, et en particulier avec les politiques hostiles au climat et à l’environnement de la nouvelle administration Trump. L’Europe évolue désormais dans une économie mondiale bien plus complexe : elle doit affronter la concurrence chinoise sur l’ensemble du spectre des technologies propres et au-delà, tout en faisant face à de nouveaux risques géopolitiques et en restant fortement exposée aux marchés financiers américains, dont les règles du jeu divergent de plus en plus des siennes.

Les conditions sont ainsi réunies pour une « tempête parfaite sur la période 2025-2030 », tant pour les investissements verts que pour les secteurs stratégiques et la relocalisation des chaînes de valeur mondiales. À l’échelon national, de nombreux pays, dont la France, sont soumis à une pression budgétaire croissante, et les coupes opérées affectent déjà négativement les investissements verts. À l’échelon européen, la principale source de subventions consacrées à la décarbonation — la Facilité pour la reprise et la résilience — arrive à son terme, les financements complémentaires demeurent limités et concentrés sur la défense, tandis que la rigidité des règles budgétaires reste peu propice à l’investissement public vert.

L’effort politique se concentre aujourd’hui sur la relance de l’Union des marchés de capitaux, à travers l’Union de l’épargne et des investissements (SIU) présentée par la Commission européenne en mars 2025, les autres options retenant peu l’attention. Certaines des réformes proposées dans ce cadre sont prometteuses — comptes européens d’épargne et d’investissement de long terme, supervision transfrontalière, normes ESG communes et opposables, recours accru aux garanties de prêt offertes par les banques nationales de promotion, la BEI et le Mécanisme européen de stabilité (MES) pour encourager l’investissement de long terme — tandis que d’autres soulèvent des interrogations sous l’angle de la stabilité financière et de l’usage productif des fonds, notamment la titrisation et l’assouplissement des règles prudentielles. Mais l’essentiel est ailleurs : la SIU ne résoudra vraisemblablement pas, à elle seule, le problème de l’investissement ; au mieux, elle ne saurait constituer qu’une partie de la réponse.

Une première raison tient au fait que, en dépit d’années de débats et d’une succession de plans d’action et de mesures législatives, l’UE ne dispose toujours pas d’un cadre de finance durable réellement à même d’orienter les investissements privés là où ils sont nécessaires. La seconde relève de la finance internationale. « Faire revenir » l’épargne et les investissements — objectif central des rapports Letta, Draghi et Noyer — est plus facile à énoncer qu’à accomplir dans un système financier mondialisé, où les capitaux circulent librement et où les États-Unis demeurent le centre financier dominant, doté de la monnaie dominante.

Plus fondamentalement, l’hypothèse implicite ou explicite qui sous-tend la SIU est que l’Europe parviendra à « rapatrier » l’épargne et les investissements en comblant l’écart de compétitivité qui la sépare des places financières américaines, devenant ainsi tout aussi attractive pour les investisseurs potentiels. Cette perspective n’apparaît crédible que dans une mesure limitée. D’une part, les États-Unis conservent une position dominante et s’engagent dans une dérégulation agressive, l’administration Trump revendiquant par ailleurs un usage stratégique de la finance à des fins géopolitiques. D’autre part, la nature même des investissements requis appelle une composante publique forte, leur profil rendement-risque n’intéressant pas les investisseurs privés — sans quoi ces investissements auraient déjà été réalisés. Autrement dit, « débloquer » les marchés de capitaux est susceptible d’accroître l’investissement dans certains segments de l’économie, mais pas nécessairement dans les bons. Or des instruments d’orientation des investissements stratégiques existent déjà dans certains secteurs : ainsi, en France, les PME du secteur de la défense bénéficient d’un soutien financier spécifique destiné à compenser une rentabilité faible et des positions financières fragiles, caractéristiques de ce secteur stratégique.

Telle est la principale justification pour proposer des outils financiers et des régulations supplémentaires et alternatives au service du développement des secteurs stratégiques, de la relocalisation des chaînes de valeur et des investissements verts : tous sont exposés à un possible décalage entre des besoins de financement spécifiques et ce que la SIU est réellement en mesure d’apporter. Le rapport Draghi invitait l’UE à se doter d’une stratégie économique active et d’une planification économique d’un genre nouveau ; les propositions formulées dans le cadre de la SIU restent, elles, fidèles à l’« ancien » monde, en laissant aux marchés les décisions clés en matière d’allocation.

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