La 14ᵉ Conférence ministérielle de l’OMC (CM14) qui se tiendra du 26 au 29 mars à Yaoundé, au Cameroun, intervient dans un contexte de fragilisation du système commercial multilatéral, de montée des approches unilatérales (1) et de tensions autour des mesures commerciales liées au climat.
La MC 14 se distingue par la nature particulièrement sensible des enjeux qu’elle concentre. Dans un contexte de fragmentation croissante du commerce international, il sera essentiel de réaffirmer un engagement en faveur du multilatéralisme, tout en reconnaissant la nécessité de réformes substantielles, à même de répondre aux enjeux auxquels sont confrontés les États.
En particulier, la nécessité de redonner des marges de manœuvre aux États s’impose tant pour la conduite de politiques industrielles que pour la mise en œuvre de politiques environnementales ambitieuses. À cet égard, l’absence d’une vision claire et structurée de l’Union européenne (UE) est regrettable. Elle multiplie les écarts avec le droit de l’OMC, qu’elle défend pourtant officiellement, sans ligne claire apparente. Or, l’UE pourrait jouer un rôle moteur dans la redéfinition d’un cadre commercial international plus équilibré et adapté aux défis du XXIe siècle.
Il y a peu de chances que cette conférence ministérielle aboutisse à des avancées significatives. Sa véritable importance tient à sa capacité à orienter les discussions futures. Dans ce contexte, il sera crucial de placer les questions de développement mais aussi climatiques et de biodiversité au cœur des discussions sur une réforme de l’OMC.
Ces enjeux stratégiques trouvent un écho concret dans les échanges menés au sein du Comité du commerce et de l’environnement (CTE) de l’OMC, où les mesures commerciales liées au climat(2) ont été largement débattues(3). Ces débats ont fait émerger plusieurs préoccupations(4) :
- Les préoccupations des PED et des PMA portent sur les questions d’équité et de développement ainsi que sur les effets de ces mesures sur l’accès aux marchés et sur le principe de responsabilités communes mais différenciées.
- D’autres États, comme le Japon, soulignant l’absence de méthode harmonisée pour la mesure des émissions incorporées, plaident en faveur d’un renforcement de la transparence.
- En 2025, un groupe de pays (Australie, Chili, Costa Rica, Israël, Japon, Corée du Sud, Nouvelle-Zélande et Royaume-Uni) a proposé que l’OMC offre un espace de coopération technique sur les mesures commerciales liées au climat. De leur côté, les pays en développement ont indiqué que l’acceptation de ces mesures dépendrait de l’existence de soutien adapté, comme l’assistance technique, le renforcement des capacités et un dialogue inclusif entre tous les membres.
Au-delà de l’OMC, ces questions font également l’objet de discussions dans d’autres fora :
- Dans le cadre de la CNUCCC, des dialogues sur le commerce et l’action climatique ont été lancés (5) à l’issue de la COP30. Les échanges, qui auront lieu entre 2026 et 2028, devraient déboucher sur la publication d’un rapport final.
- Lors de la COP30, la présidence brésilienne a lancé le Forum intégré sur le changement climatique et le commerce (IFCCT), prévu pour une durée initiale de trois ans, jusqu’à fin 2028. Le Forum est censé offrir un espace de discussion interdisciplinaire sur l’intersection “commerce et changement climatique”, réunissant des experts des deux domaines. Il vise à favoriser la coopération et à créer un élan autour des convergences. Ses règles de fonctionnement et thèmes ne sont pas encore fixés. Ses travaux seront non contraignants et axés sur la production d’analyses et de recommandations techniques.
La CM14 doit être un moment stratégique pour structurer le dialogue multilatéral sur le commerce et le climat, notamment autour des points suivants :
- Clarifier les marges de manœuvre des États en matière de mesures commerciales liées au climat / à la biodiversité. Plusieurs membres de l’OMC sont déterminés à adopter et mettre en œuvre des mesures ambitieuses de réduction des émissions et de protection de l’environnement. Il est donc urgent de clarifier et de délimiter l’espace réglementaire dont disposent les gouvernements. Cela pourrait être réalisé par l’adoption d’interprétations officielles, qui relèvent de la Conférence ministérielle et du Conseil général, et doivent être adoptées à la majorité des trois quarts des membres. Il est dans l’intérêt des membres qui réglementent (pour éviter un effet dissuasif et les tensions commerciales) ainsi que des pays en développement (soumis à des règles adoptées par d’autres, quelle que soit leur légalité) de participer à ces discussions.
- Pour renforcer la cohérence entre commerce et action climatique, il est nécessaire d’initier l’élaboration de lignes directrices sur la mesure des émissions de gaz à effet de serre et du contenu carbone des biens et services échangés ainsi que de développer parallèlement des lignes directrices spécifiques sur la biodiversité, dans le cadre respectif de la CCNUCC et de la Convention sur la diversité biologique. Ces orientations pourraient ensuite être utilisées par les juges de l’OMC ou intégrées au corpus juridique de l’organisation. Pour que ces travaux soient efficaces, il est essentiel que l’OMC identifie les points de blocage et les préoccupations de ses membres, et qu’elle communique ces éléments de manière coordonnée aux institutions multilatérales spécialisées. Cela permettra à ces derniers de repérer les enjeux prioritaires et de les inscrire à leur agenda, facilitant ainsi l’harmonisation et le consensus international sur les règles commerciales et les mesures climatiques / de protection de la biodiversité.
- Mieux articuler les politiques axées sur la production durable avec les politiques de développement, afin de fournir un soutien technique et financier ainsi que le transfert de technologies pour les pays en développement et les PMA.
Notes
(1) Les États-Unis, via des droits de douane unilatéraux, remettent en cause les règles fondamentales de l’OMC. L’Union européenne (UE), en acceptant un accord asymétrique avec les Etats Unis, s’écarte elle aussi du droit de l’OMC, malgré son attachement affiché au multilatéralisme. En outre, des initiatives récentes, comme des mesures de révision des droits de douane sur l’acier, traduisent une inflexion de sa politique commerciale, au service d’une politique industrielle alliant des objectifs de décarbonation et de maintien de l’emploi sur le continent.
(2) Parmi les plus symboliques on peut mentionner le règlement européen sur la déforestation ou encore le MACF entré dans sa phase définitive en janvier 2026. Et des discussions sont en cours sur sa potentielle extension. Le Royaume-Uni a publié un projet de loi pour son MACF, qui devrait entrer en vigueur le 1ᵉʳ janvier 2027
(3) Voir par exemple la Communication de la Chine, “Faire avancer les discussions multilatérales sur les mesures climatiques liées au commerce”, 7 juin 2024 ; Voir aussi Communication conjointe Australie, Chili, Japon, Corée, NZ, Royaume‑Uni - Non‑binding Guidance on Methodologies for Measuring Embedded Emissions (propositions sur méthodes de mesure des émissions intégrées) ; Djibouti (pour les pays les moins avancés) - Perspectives on LDC Environment‑Friendly Trade and Trade‑Related Climate Challenges (communication des PMA)
(4) Ieva Baršauskaitė, Antoine Bonnet,International Conversations on Trade and Climate : From the World Trade Organization to the United Nations Framework Convention on Climate Change, IIISD, February 2026