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Déréguler la finance n’aidera pas les PME françaises

Wojtek Kalinowski, 14 juin 2018

Emmanuel Macron veut baisser les exigences de capital des banques au motif que celles-ci « prêtent de moins en moins aux PME ».

Tribune parue dans Alternatives Economiques, le 14 juin 2018.

Un malentendu dangereux se répand dans le débat économique français, celui qui oppose la régulation financière aux besoins de l’économie réelle. Le Président de la République propose ainsi de baisser les exigences de capital des banques au motif que celles-ci « prêtent de moins en moins aux PME ». S’exprimant lors des Conférences citoyennes à Epinal en avril dernier, Emmanuel Macron avait réitéré sa proposition de la campagne présidentielle de renégocier régulièrement les ratios de capitaux propres des banques, et de confier cette négociation aux ministres des Finances de la zone euro. Les deux idées risquent d’être non seulement inefficaces pour aider les PME françaises, mais dangereuses pour la stabilité financière.

Le renforcement des exigences de capital a été la mesure phare prise après la crise des années 2007/08. En cas de crise financière, les banques peu capitalisées ont trop souvent besoin d’être sauvées par les contribuables En réalité, la bonne capitalisation des banques n’est pas un frein aux prêts bancaires ; ce sont au contraire des ressources supplémentaires et aussi un gage pour elles de se financer moins cher. Plus une banque a des fonds propres à son bilan, plus elle peut emprunter dans de bonnes conditions sur les marchés, ce qui lui confère une capacité à prêter plus importante.

Quant à l’idée de renégocier régulièrement – « chaque année au moins », proposait E. Macron à Epinal – les ratios prudentiels, cela revient à créer un cadre réglementaire structurellement instable, alors que les marchés et les banques ont besoin de règles stables dans le temps et d’un cap clair qui leur permet d’ancrer leurs stratégies. Pis encore, en confiant l’ajustement des ratios prudentiels aux ministres des Finances, cette proposition créerait de nouveaux risques de capture des instances décisionnaires par les banques. Ce risque est particulièrement élevé en France étant donné la grande porosité entre la haute fonction publique et les instances dirigeantes des banques.

Pour soutenir les PME et l’économie réelle, une toute autre approche est possible : inversons les incitations financières qui favorisent actuellement le trading sur les marchés au détriment des prêts. Car c’est bien là le cœur du problème. En France comme ailleurs, les banques grossissent par leurs activités de marché et non par les prêts aux acteurs de l’économie réelle. Les plus grosses prêtent le moins relativement à leur taille de bilan ; et inversement, les plus petites banques prêtent davantage et valorisent la relation de long terme avec les petites entreprises.

Si l’on veut réguler le crédit en pondérant les charges en capital des banques, ces charges doivent tout d’abord être fixées par le régulateur et non par les banques elles-mêmes, sinon le système risque d’être dévoyé pour faciliter les activités spéculatives. Elles doivent aussi être plus lourdes pour les activités dont l’utilité sociale est contestable, comme les activités de trading pour compte propre mais aussi le financement dans les énergies fossiles. C’est en renforçant les exigences réglementaires vis-à-vis des activités bancaires inutiles au financement de l’économie plutôt qu’en réduisant celle associées à des activités qui lui sont indispensables, telles que le financement des PME et de la transition énergétique, que l’on parviendra peut-être à remettre l’activité des banques au service de l’économie. Résistons à la dérégulation financière.

Marion Aquino, Déléguée Nationale Nouveaux Modèles de Société, Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprise
Jézabel Couppey-Soubeyran, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Wojtek Kalinowski, Co-Directeur de l’Institut Veblen
Benoît Lallemand, Secrétaire Général de Finance Watch
Grégoire Niaudet, Chargé de plaidoyer finance, Secours Catholique-Caritas France
Laurence Scialom, Université Paris Nanterre
Yamina Tadjeddine Fourneyron, Université de Lorraine

Crédit photo : Matthew Henry @matthewhenry

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