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Comment sortir l’Europe des crises énergétiques à répétition ?

Madeleine Péron , 24 mars 2026

En quelques jours, les frappes israélo-américaines sur l’Iran ont fait flamber les prix du pétrole et du gaz, ravivant le spectre d’une nouvelle crise énergétique en Europe. Cette séquence rappelle brutalement notre dépendance aux énergies fossiles et les coûts humains, environnementaux et économiques qu’elles impliquent. La question n’est plus de savoir si ces chocs se reproduiront, mais si l’Europe saura y faire face.
Les réponses avancées par certains dirigeants européens — baisse généralisée des taxes ou levée des sanctions contre la Russie — sont aussi dangereuses que contre-productives. La seule issue consiste à réduire ces dépendances en accélérant la transition écologique. Cela suppose des mesures ciblées et temporaires, l’électrification des usages, le déploiement des renouvelables et la taxation des profits pétro-gaziers

Anatomie d’un choc énergétique

Le détroit d’Ormuz constitue le principal goulet d’étranglement des exportations mondiales d’hydrocarbures : 20 millions de barils de pétrole y transitaient chaque jour, ainsi qu’un cinquième du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial, notamment à destination des marchés asiatiques. Toute perturbation durable dans cette région, qu’il s’agisse d’un blocage physique ou de la destruction d’infrastructures de production comme le gigantesque site gazier de Ras Laffan, se répercute mécaniquement sur l’ensemble des marchés mondiaux, par le jeu des arbitrages économiques et de la tension sur les volumes disponibles.

L’Agence internationale de l’énergie a d’ores et déjà signalé une menace sur les approvisionnements et l’on peut prévoir de fortes tensions inflationnistes. Les effets en chaîne sont multiples : hausse des carburants à la pompe, du gaz et de l’électricité, renchérissement des intrants agricoles, du prix du transport des marchandises... Les menaces pour l’économie européenne sont réelles. En plus des hydrocarbures, le détroit est un important point de passage pour les engrais, notamment à destination des pays à plus bas revenus, faisant peser un risque additionnel sur la sécurité alimentaire mondiale

D’une dépendance à une autre : l’Europe reste très vulnérable aux crises énergétiques

L’Europe est-elle davantage préparée que lors de la dernière crise ? Déclenchée par l’arrêt des approvisionnements en gaz russe suite à l’invasion de l’Ukraine, la crise énergétique de 2022 avait mis en évidence une importante capacité de réaction européenne. Des mécanismes de coordination inédits avaient été activés, des plans sectoriels élaborés. L’UE et la France ont réduit de 20% leur consommation de gaz entre 2021 et 2024 grâce au plan “RePowerEU” et à des politiques de transition. Mais ces dernières, inégales, insuffisamment financées, et peu coordonnées, ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Surtout, pour sortir de la crise de 2022, l’Europe a troqué une dépendance contre une autre. La ruée vers le GNL américain, qatari ou émirati a permis de réduire la dépendance directe à la Russie, sans résoudre la vulnérabilité sous-jacente. Même si l’Europe importe aujourd’hui moins de 15 % de son gaz depuis la zone du Golfe, dans un marché mondial intégré, les tensions régionales se répercutent instantanément sur les prix, quel que soit le pays d’origine du contrat.

Par rapport au gaz acheminé par gazoduc, le GNL présente une volatilité plus élevée, les prix s’envolent en temps de crise, les navires le transportant sont déroutés au plus offrant, des coûts de transport supérieurs et une empreinte environnementale désastreuse. Cette substitution n’a renforcé ni la sécurité économique, ni la sécurité énergétique du continent. Plus de la moitié du GNL provient aujourd’hui des Etats-Unis, représentant in fine 25% des imports de gaz de l’Europe.

Cette nouvelle dépendance est un outil très puissant pour les visées impérialistes et belliqueuses de Donald Trump. Dans le cadre du deal UE-US négocié en juillet par la commissaire Européenne et validé par le Parlement, les Européens se sont engagés à accélérer leurs commandes de GNL américain, c’est-à-dire à acheter pour 750 Md$ de produits énergétiques américains sur trois ans offrant à l’administration Trump un levier de pression supplémentaire. Cela laisse la voie grande ouverte à diverses formes de chantage énergétique qui, dans la crise actuelle, sert de levier pour pousser les États européens à s’engager militairement dans le conflit.

Cette séquence met en lumière, de manière brutale, l’impasse des dépendances fossiles pour les pays européens et devrait renforcer l’exigence d’une transition rapide pour s’en affranchir durablement. C’est là sans doute la seule voie crédible pour une Europe qui veut faire de l’autonomie stratégique une priorité. Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission européenne en 2025, tout comme l’Industrial Accelerator Act plus récent, en font d’ailleurs un constat explicite : réduire la dépendance aux énergies fossiles n’est pas seulement un objectif climatique, mais une condition de sécurité économique et sociale.Pourtant, les premières réactions à cette crise vont dans le sens inverse.

Les fausses solutions

La réduction indifférenciée de la fiscalité énergétique et les subventions massives

Face à la hausse des prix, la tentation politique est toujours forte : contenir la hausse soit en régulant les augmentation (plafonnement par exemple), soit en baissant les taxes. La présidente de la Commission européenne l’a encouragé lors de son allocution jeudi dernier, alors même que la fiscalité énergétique relève des compétences nationales. Certains pays ont déjà annoncé des paquets de mesures. L’Italie, l’Espagne, le Portugal, ont déjà annoncé des baisses de fiscalité, l’Allemagne et l’Autriche une régulation des augmentations, et la Hongrie prévoit un plafonnement du prix du pétrole et du diesel.

Ces réactions sont bien sûr compréhensibles pour juguler les effets d’une crise énergétiques. Mais le problème est triple.

  1. ces baisses de taxes ou ces plafonnements ont des effets fortement anti-redistributifs : ces mesures profitent proportionnellement davantage aux ménages les plus aisés, qui consomment plus d’énergie, alors que ce sont bien les budgets des plus précaires qui sont le plus impactés.
  2. elles effacent le signal-prix qui incite à la sobriété et aux investissements dans l’efficacité énergétique.
  3. elles minent les finances publiques à un moment où l’investissement dans la transition est précisément ce qui manque.

La France a pour le moment écarté de telles mesures. Le souvenir du bouclier tarifaire, qui avait contenu la hausse des prix de façon indifférenciée, est sûrement encore vif  : il avait coûté entre 71 et 98 milliards d’euros, creusant le déficit sans réelle réponse structurelle, voire minant les ambitions de transition dans les années qui ont suivi (le plan France 2030 n’avait vu que 3,5 milliards d’euros consacrés à la décarbonation de l’industrie, les aides à la rénovation énergétiques ont diminué, les aides à l’achat de véhicules électriques mal calibrées...).

Au niveau européen, le risque est celui d’une plus grande fragmentation des réponses nationales, avec des effets distributifs défavorables aux États membres disposant de moindres capacités de soutien — comme l’avait illustré la concentration des deux tiers des aides d’État par l’Allemagne et la France lors de la crise précédente. Au moment où l’Europe tente de se doter d’une politique industrielle, creuser les écarts entre les économies des Etats membres est particulièrement délétère.

L’affaiblissement de l’architecture climatique européenne

L’affaiblissement de l’ETS, le système de taxe carbone européen, réclamé par Giorgia Meloni notamment, serait également une erreur. Ce mécanisme génère 40 milliards d’euros annuels redistribués aux États membres, et envoie un signal de prix indispensable pour les décisions d’investissement de long terme des industriels. Sa remise en cause dans un contexte de crise — au motif de son impact sur les prix de l’énergie, qui représente en moyenne 11 % du prix de l’électricité en Europe, et 5 % en France — affaiblirait durablement la crédibilité du cadre réglementaire européen auprès des investisseurs. Si la remise en cause de ce mécanisme a été écarté par la Commission européenne pour le moment, d’importantes échéances sont à venir et pourraient en menacer l’équilibre, d’autant plus que Ursula von der Leyen a annoncé une approche « pragmatique » de ces échéances, ce qui en langage bruxellois a souvent été synonyme d’affaiblissement lorsqu’ils ont concerné la politique environnementale européenne.

Augmenter les volumes à tout prix et lever les sanctions sur les hydrocarbures russes

Pour juguler la hausse des prix, plusieurs solutions consistant à faire augmenter rapidement les volumes d’hydrocarbures disponibles sur les marchés sont mises sur la table. L’Agence Internationale de l’Energiecoordonne un plan pour libérer une partie des stocks de réserve en ce sens – près de 400 millions de barils ont déjà été remis sur le marché, émanant des réserves de plusieurs Etats mais souligne les limites de cette stratégie et appelle à davantage de sobriété.

Pour limiter la hausse des prix à la pompe, l’administration Trump a même, ironie de l’histoire, assoupli l’embargo sur le pétrole Iranien, et levé les sanctions sur le pétrole russe. Plus inquiétant encore, des voix européennes s’élèvent, à l’instar du premier ministre belge,pour lever les sanctions sur les hydrocarbures russes pour faire baisser les prix. Au-delà de leur aspect immoral, de telles propositions sont puissamment contre-productives, renforçant la dépendance des européens à la fois aux énergies fossiles et à des pétro-Etats hostiles.

La relance de projets pétro-gaziers

La hausse des prix, surtout si elle est anticipée comme durable, rend rentables des projets pétro-gaziers qui ne l’étaient pas. C’est l’autre effet pervers des crises énergétiques : elles offrent une justification économique à de nouveaux forages, de nouvelles infrastructures, de nouveaux contrats à long terme — qui fonctionneront encore pendant des décennies et enferment un peu plus nos économies dans la dépendance aux fossiles.
Exemple révélateur : sous la pression de l’administration Trump, TotalEnergies a renoncé à un projet éolien pour investir dans un forage gazier, avec un milliard de dollars de compensation à la clé Au-delà du cas particulier, cet épisode signale la direction que prennent certains arbitrages industriels dans le contexte actuel.

Répondre à l’urgence en préparant le futur

La seule porte de sortie pour l’Union européenne est des réduire massivement sa dépendance à ces énergies qu’elle ne produit pas, qu’elle ne maîtrise pas, et de fonder sa prospérité sur d’autres leviers, ce qui implique de répondre à l’urgence du présent tout en préparant l’avenir.

Sobriété concertée et protection ciblée

Dans ce contexte de crise, la réponse immédiate la plus efficace reste la réduction de la demande par des plans de sobriété concertés. L’expérience de 2022 a démontré que des gains de 15 à 20 % sont atteignables rapidement, y compris dans des secteurs industriels intensifs en énergie. Les États comme les entreprises avaient remisé au placard ces solutions, du fait des prix relativement contenus de ces dernières années, ce qui laisse encore des marges de réduction significatives.

En outre, si la situation venait à s’aggraver, toute aide publique mobilisée en urgence devrait répondre à trois critères :

  1. ciblage sur les ménages et secteurs les plus vulnérables, ce qui implique de créer des task force chargées de suivre les évolutions en temps réel,
  2. temporalité explicite, pour ne pas garantir que l’on subventionnera les énergies fossiles quoiqu’il en coûte
  3. et conditionnement à des trajectoires de décarbonation pour les entreprises, et à des investissements dans la transition pour la puissance publique
Transformations structurelles : accélérer l’électrification, des usages et le déploiement des renouvelables

La réduction durable de la dépendance aux hydrocarbures importés passe par l’accélération des transformations infrastructurelles déjà engagées, dont les bénéfices sont directs et visibles rapidement :

  • L’électrification des usages— mobilité via le leasing social électrique, chauffage via les pompes à chaleur, rénovation thermique du bâti, électrification des procédés industriels — réduit mécaniquement l’exposition aux marchés fossiles. La France s’est doté d’objectifs ambitieux en la matière (-50% d’énergies fossiles entre 2024 et 2035 dans le cadre de la PPE3). La présentation du plan d’électrification dans les semaines à venir doit être l’occasion d’y associer les moyens.
  • Le déploiement des énergies renouvelables modifie la structure de coût de la production électrique et réduit la sensibilité au mécanisme d’ordre de mérite. L’Espagne, dont la part des renouvelables dans le mix électrique est nettement plus élevée, présente une moindre volatilité de ses prix d’électricité en réponse aux chocs gaziers.

Au niveau européen, le déploiement d’une politique industrielle cohérente avec les enjeux climatiques et stratégiques de l’Union est indispensable, avec comme priorité le développement des industries de transition et le renforcement des interconnexions électriques européennes.

La taxation des profits du secteur pétro-gazier

Une taxation sérieuse des rentes dans le secteur pétro-gazier permettrait de financer ces dispositifs sans accroître le déficit public et en envoyant un signal fort à cette industrie.

En 2022, les bénéfices des entreprises pétro-gazières côtées en bourse avaient atteint plus de 900 milliards de dollars au niveau mondial, soit trois fois la moyenne des années précédentes. Ces gains n’étaient pas le fruit d’une augmentation des coûts de production ou d’une quelconque performance industrielle : ils résultaient mécaniquement de la hausse des prix de marché. Une rente pure, captée par une très petite classe d’investisseurs.

La réponse fiscale avait été dérisoire. En France, la taxe sur les superprofits des entreprises pétro-gazières n’avait rapporté que 60 millions d’euros, et celle sur les énergéticiens 600 millions, face aux milliards en jeu. Les pratiques d’optimisation fiscale de ces firmes extractives multinationales prive les Etats de précieuses ressources pour faire face aux enjeux de la transition, dans les pays industrialisés comme dans les pays en développement.

Les profits issus de cette crise ne sont pas encore connus, mais avec un baril de brut au-dessus de 100$, la mécanique est enclenchée. Le plafonnement des prix à la pompe de l’essence et du diesel annoncée par TotalEnergies en France, un formidable coup de communication, montre la facilité avec laquelle ces multinationales peuvent jouer sur les prix. A noter également que le cours de l’action TotalEnergies a déjà bondi de 15 % depuis le début du conflit, signe que les investisseurs voient dans cette crise de formidables opportunités.

La transition énergétique n’est plus seulement une réponse aux enjeux climatiques : c’est la condition de la souveraineté économique et géopolitique de l’Europe dans un monde où la dépendance aux hydrocarbures importés constitue un vecteur de vulnérabilité croissant.

Les tensions actuelles s’inscrivent dans une configuration géopolitique qui rend peu probable un retour à la stabilité des marchés énergétiques. La multiplication des conflits autour des ressources, l’instrumentalisation des dépendances énergétiques dans des conflits de plus en plus brutaux, et l’accélération du dérèglement climatique constituent des facteurs structurels qui plaident pour une inflexion rapide et durable des trajectoires énergétiques européennes.

Mais la capacité de réponse collective de l’Union européenne est aujourd’hui contrainte par plusieurs facteurs encore plus vifs que lors des dernières crises :
– Les divergences d’intérêts entre États membres se sont plus fortes,
– Les marges budgétaires sont significativement plus réduites ou davantage orientées vers les dépenses militaires,
– Les équilibres politiques au sein de l’Union, que ce soit dans les Etats membres ou le Parlement européens, sont bien plus hostiles à la transition et prompts à affaiblir les ambitions climatiques de l’Europe

La bonne nouvelle demeure que les outils existent : le cadre réglementaire peut être renforcé, on dispose de puissants mécanismes de tarification du carbone, les technologies de transition sont disponibles. Reste à maintenir le cap et mobiliser les financements pour une sortie de crise durable.

Photo de Odilesur Unsplash

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