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Saisine de la CJUE sur l’accord UE Mercosur : arguments au soutien de l’incompatibilité de l’accord

Par Clémentine Baldon & Mathilde Dupré & Stéphanie Kpenou

30 avril 2026

L’accord de commerce entre l’UE et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Uruguay et Paraguay), négocié entre 1999 et 2019 puis amendé en 2024 a été signé le 17 janvier 2026 à Asuncion.

Cette signature intervient après un vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil. Le 9 janvier 2026, le Conseil a donné son aval pour la signature de deux accords (l’accord intérimaire sur le commerce – Interim trade agreement, ITA et l’accord complet de partenariat - EU-Mercosur Partnership Agreement, EMPA) et pour l’application provisoire de l’ITA ainsi que de certaines dispositions de l’EMPA. Il convient toutefois de noter que cet accord est celui qui, à ce jour, a reçu la plus faible majorité au sein du Conseil.

De leur côté, les pays du Mercosur ont déjà procédé à la ratification de l’accord : l’Uruguay et l’Argentine l’ont ratifié le 26 février 2026, le Brésil l’ayant ratifié ensuite le 4 mars 2026 et le Paraguay le 17 mars 2026.

Du côté européen, la procédure de ratification n’est pas complète. Il manque le vote du Parlement européen et la ratification de l’accord de partenariat UE-Mercosur dans son ensemble par chacun des Etats Membres. Toutefois, contrairement à la pratique en vigueur depuis l’accord UE-Corée du Sud, l’Union européenne a décidé de ne pas attendre l’approbation du Parlement pour engager l’application provisoire de l’ITA, qui doit débuter le 1er mai 2026.

Le 21 janvier 2026, le Parlement a décidé de soumettre à la Cour de justice de l’UE (CJUE) une demande d’avis prévue à l’article 218(11) du traité sur le fonctionnement de l’UE, sur la compatibilité avec le droit de l’UE de l’accord de partenariat UE-Mercosur et de l’accord intérimaire sur le commerce.

La demande d’avis a pour effet de suspendre la procédure de conclusion de l’Accord, dans la mesure où le règlement intérieur du Parlement prévoit un report du vote sur l’approbation jusqu’à ce que la Cour ait rendu son avis. La Cour devrait rendre sa décision dans un délai d’un à deux ans.

Dans sa résolution, le Parlement a notamment indiqué qu’il :

  • “est préoccupé par le fait que la scission de l’accord UE-Mercosur en un accord de partenariat UE-Mercosur et un accord intérimaire sur le commerce pourrait être incompatible avec l’article 218, paragraphes 2 et 4, du traité FUE, ainsi qu’avec le principe d’attribution des compétences, le principe d’équilibre institutionnel et le principe de coopération loyale consacrés à l’article 4, paragraphe 3, et à l’article 13, paragraphe 2, du traité UE ; s’inquiète du fait que les directives de négociation publiées par le Conseil pourraient ne pas être respectées, ce qui pourrait avoir une incidence sur les règles de vote au sein du Conseil et empêcher les parlements nationaux d’exercer leur droit légitime de se prononcer sur l’accord ;
  • est préoccupé par le fait que le mécanisme de rééquilibrage prévu dans l’accord UE-Mercosur pourrait, à tout le moins, être incompatible avec les articles 11, 168, 169 et 191 du traité FUE et les articles 35, 37 et 38 de la charte et entraver la capacité de l’Union à préserver l’autonomie de son ordre juridique ;
  • craint que l’accord de partenariat UE-Mercosur et l’accord intérimaire sur le commerce ne compromettent l’application du principe de précaution, ce qui pourrait entraîner une incompatibilité avec, au moins, les articles 168, 169 et 191 du traité FUE et les articles 35, 37 et 38 de la charte ; est également préoccupé par le fait que le pouvoir accordé à un groupe spécial d’arbitrage d’évaluer l’application du principe de précaution par l’Union pourrait mettre à mal ce principe de précaution

La demande d’avis a été officiellement enregistrée par la Cour le 25 mars 2026 (désormais référencée comme l’avis 1/26), mais n’a pas encore fait l’objet d’une publication au Journal officiel. Cette publication devrait intervenir prochainement.
Dans le cadre de cette procédure, les Etats membres peuvent, au même titre que le Parlement, la Commission et le Conseil, présenter des observations écrites dans le délai fixé par la Cour, qui leur signifie la demande d’avis.
Compte tenu de sa formulation très générale, la question posée par le Parlement - qui invite la Cour à se prononcer sur “la compatibilité avec les traités de l’accord proposé et de la conclusion proposée […] ainsi que de la procédure suivie pour obtenir cette conclusion” - ne semble a priori pas circonscrite aux points soulevés dans la résolution du 21 janvier 2026. Dans leurs observations, les Etats membres sont donc en principe libres d’invoquer d’autres fondements d’incompatibilité de l’EMPA et/ou de l’ITA.

Dans ce contexte, la présente note vise à :

  • présenter des éléments au soutien de l’argumentaire développé dans la demande d’avis au sujet du mécanisme de rééquilibrage, et
  • suggérer de nouveaux arguments sur la potentielle incompatibilité de l’Accord avec les obligations de l’UE en matière de développement durable (au regard des effets négatifs attendus des accords sur le climat, l’environnement et les droits humains) dont la Cour pourrait se saisir.

L’accord UE Mercosur est le plus grand jamais signé par l’UE12 (780 millions de citoyens et 25% du PIB planétaire). La saisine de la CJUE par le Parlement européen revêt une importance particulière, dans la mesure où l’accord a été négocié dans un contexte peu favorable à une pleine prise en compte des enjeux de développement durable et où les échanges actuels entre les deux régions génèrent déjà des impacts environnementaux, sanitaires et sociaux que l’UE et ses États membres peinent à prévenir et à atténuer.

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