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Les émissions importées : le chaînon manquant des politiques climatiques

Par Mathilde Dupré & Stéphanie Kpenou

29 septembre 2026

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Dans un contexte de mondialisation des échanges, l’action climatique des États souffre d’une faille majeure : elle ignore les émissions importées, c’est-à-dire les émissions de gaz à effet de serre que la consommation finale d’un pays induit dans des pays tiers (1). Avec la troisième stratégie nationale bas carbone, la France est devenue le premier État à se doter d’une cible indicative de réduction de son empreinte carbone et donc de ses émissions importées. Des discussions sont en cours avec d’autres pays européens afin d’inviter l’UE à adopter une cible équivalente. Dans une nouvelle note, l’Institut Veblen propose un état des lieux et formule des recommandations pour intégrer cet indicateur aux objectifs climatiques européens.

Plus de 20 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont actuellement liées au commerce international et depuis 1995, la croissance de ces émissions progresse plus rapidement que celle des émissions mondiales elles-mêmes. Pourtant, dans le cadre de l’Accord de Paris, les engagements des États reposent exclusivement sur les émissions territoriales. À date, la somme des engagements actuels n’est pas à la hauteur du défi. La trajectoire de réchauffement qui résulterait du respect des engagements climatiques actuels des États est estimée entre 2,3°C à 2,5°C d’ici 2100 selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE)(2).

La comptabilisation des émissions importées est nécessaire pour rendre visible le rôle de la consommation et responsabiliser les États importateurs nets d’émissions de gaz à effet de serre.

  • Le suivi de cet indicateur doit permettre d’éviter les « fuites de carbone ». Ce phénomène consiste pour un pays à réduire ses émissions territoriales tout en augmentant ses émissions importées, transférant ainsi le poids des efforts d’atténuation sur ses partenaires commerciaux.
  • La prise en compte des émissions importées permettrait de mettre en évidence les interdépendances entre les pays et de coordonner les actions à mener pour décarboner les chaînes de valeur internationales.
  • La prise en compte des émissions importées et leur réduction constituent par ailleurs un enjeu de justice pour les pays producteurs qui subissent directement les conséquences de la consommation d’autres pays.

Les émissions importées doivent être mieux mesurées et progressivement intégrées aux objectifs climatiques. Dans ce contexte, le préalable à toute avancée est de mesurer ces émissions importées en améliorant la prise en compte des émissions liées à l’utilisation des terres, au changement d’affectation des terres et à la foresterie (UTCATF), ainsi que celles liées au numérique et aux centres de données.

Données clés 2023

La Fondation européenne pour le climat a lancé ce mois-ci le Traqueur des émissions échangées pour intégrer les impacts climatiques dans les pays tiers dans l’élaboration des politiques publiques. Basé principalement sur les données FIGARO d’Eurostat (hors UTCATF), cet outil couvre la période 2010-2023 et cartographie 45 pays (représentant près de 75 % des émissions mondiales) à travers 64 secteurs d’activité.

Niveau mondial

  • Émissions mondiales de GES : 51 831,53 MtCO₂e :
  • Émissions échangées : 11 249,25 MtCO₂e (soit 21,7% des émissions mondiales)
    Plus d’un cinquième des émissions mondiales sont ainsi générées par des pays pour la consommation finale d’autres pays
  • Principaux importateurs : Chine (15%) ; États-Unis (15%) ; UE (13%) ; Inde (6%) ; Autres (51%)
  • Principaux exportateurs : Chine (27%) ; Russie (7%) ; UE (6%), États-Unis (6%) ; Autres (54%)

Union Européenne

  • Émissions territoriales : 3 341,56 MtCO₂e (4ème rang)
  • Émissions importées : 1 410,15 MtCO₂e (3ème rang) (soit 42% des émissions territoriales UE)
  • Empreinte carbone : 4048,01 (4ème rang) (21% de plus que les émissions territoriales UE)
  • Principaux secteurs de dépendance aux émissions importées
    Production d’énergie (377,93 Mt CO2)
    Mines et combustibles fossiles (344,8 Mt CO2)
    Agriculture et élevage (139,19 Mt CO2)
  • Principaux exportateurs d’émissions
    Chine (370,08 Mt CO2)
    USA (95,26 Mt CO2)
    Russie (88 Mt CO2)

France

  • Émissions territoriales : 408,23 MtCO₂e (17ème rang)
  • Émissions importées : 275,02 MtCO₂e (8ème rang) (soit 67,36% des émissions territoriales)
  • Empreinte carbone : 553,70 MtCO₂e (16ème rang) (35% de plus que les émissions territoriales)
  • Principaux secteurs de dépendance aux émissions importées
    Production d’énergie (63,25 Mt CO2)
    Mines et combustibles fossiles (53,39 Mt CO2)
    Agriculture et élevage (33,08 Mt CO2)
  • Principaux exportateurs d’émissions
    Chine (48,2 Mt CO2)
    Allemagne (15,13 Mt CO2)
    Etats-Unis (14.99 Mt CO2)

Évolution depuis l’Accord de Paris :

  • Entre 2015 et 2023, les émissions territoriales de l’UE ont baissé de 2,32 % par an, alors que les émissions importées ont continué à augmenter de 1,41 % par an sur la même période.
  • Les émissions territoriales françaises ont diminué de 2,25 % par an, alors que les émissions importées n’ont diminué que de 0,42 % par an — soit un rythme plus de 5 fois plus lent.

La France pionnière. La troisième SNBC adoptée en juillet 2026 établit un objectif de réduction de l’empreinte carbone, faisant de la France le premier pays au monde à se fixer un tel objectif chiffré (3). L’empreinte carbone devra être réduite de 38 % à 43 % en 2030 (soit entre 426 et 464 Mt) et de 71 % à 79 % en 2050 (soit entre 160 et 215 Mt) par rapport à 2010 (749 Mt), soit une empreinte moyenne ramenée entre 2,3 et 3,1 tCO2e/hab)(4). Il reste que l’objectif de réduction de l’empreinte n’est pas contraignant mais seulement indicatif. Les cibles de la SNBC supposent de réduire les émissions importées françaises de 3,1 à 5,3% par an (5).

Pour des raisons à la fois institutionnelles et économiques, le potentiel de l’action isolée d’un État membre dans ce domaine reste toutefois limité. L’échelon européen apparaît plus pertinent pour mobiliser tous les leviers possibles. D’autant que l’UE dispose déjà de premiers instruments réglementaires, tels que le MACF, le règlement sur la déforestation importée, celui sur l’écoconception des produits ainsi que des initiatives visant à mieux réguler les chaînes de valeur (notamment la directive sur le devoir de vigilance).

Mais le développement parfois chaotique de ces outils européens semble avoir été pour l’instant davantage conçu pour éviter d’exposer les producteurs européens à des importations moins disantes d’un point de vue environnemental qu’à véritablement réduire l’empreinte carbone de la consommation européenne, un objectif qui reste un impensé majeur au niveau européen.

La France doit être force de proposition pour faire évoluer le cadre européen afin de :

  • Suivre l’évolution des émissions importées (créer un suivi européen harmonisé et régulier des émissions importées)
  • Fixer des objectifs de réduction des émissions importées (Compléter les objectifs territoriaux de réduction des GES par une trajectoire européenne sur les émissions importées).
    D’autres États membres comptabilisent aussi déjà leurs émissions importées ou leur empreinte carbone et pourraient devenir des alliés pour obtenir la définition d’une cible à l’échelle européenne.

Recommandations :

  • Inciter à l’adoption de cibles de réduction de l’empreinte carbone ou des émissions importées au niveau européen et international en complément de l’approche territoriale. Au niveau européen, cet objectif devrait être intégré dans la révision de la gouvernance de l’union de l’énergie et de l’action pour le climat à laquelle sont adossés les plans nationaux en matière d’énergie et de climat (PNEC) attendue au 4eme trimestre de 2026.
  • Unifier et améliorer la méthodologie de calcul de l’empreinte carbone : à terme, l’enjeu doit aussi être de bien prendre en compte les émissions liées à l’UTCATF et des émissions liées au numérique et aux centres de données.
  • Accélérer la publication des données pour l’UE (dont les délais sont supérieurs à ceux de publication des émissions territoriales) et ses États membres. Bien réimputer comme prévu en 2027 les émissions liées à la production d’électricité, de gaz et de vapeur (qui sont à date regroupées dans un seul secteur « Production d’énergie ») aux secteurs d’activités consommateurs permettrait ainsi de dresser un portrait plus fidèle de l’intensité carbone de chaque secteur. A noter que ces délais de publication des émissions importées et la séparation du secteur de la production d’énergie risquent de rendre l’UE et les Etats membres inaptes à définir à temps les règles de durabilité nécessaires face à l’enjeu croissant des émissions importées liées au numérique et à l’intelligence artificielle.

Notes aux rédactions
(1) Les émissions importées sont à distinguer de l’empreinte carbone d’un pays, qui recense l’ensemble des émissions associées à la consommation d’un pays, quel que soit le lieu où elles ont été émises (territoire national et pays tiers)
(2) PNUE, Emissions Gap Report 2025 : Off Target. Continued collective inaction puts global temperature goal at risk, novembre 2025. Quant aux seules politiques actuellement en vigueur conduiraient quant à elles le réchauffement à 2,8 °C
(3) Troisième Stratégie nationale bas carbone de la France, Juillet 2026,
(4) La fourchette matérialise l’influence de la décarbonation du reste du monde avec des scénarios mondiaux 1,5°C à 2°C.
(5) Nicolas Riedinger, L’empreinte carbone : concilier climat et souveraineté, Point de vue, Haut commissariat à la stratégie et au plan, septembre 2026

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