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Monnaies complémentaires, un nouvel outil au service des territoires (4/4)

Les monnaies complémentaires en pratique (2/2) : Les monnaies complémentaires en pratique

11 juin 2018

Vous avez probablement déjà entendu parler de ces étranges petites monnaies qui se lancent ça et là, en France et ailleurs, et qui posent de nombreuses questions aux autorités publiques, aux élus locaux, aux entreprises, aux habitants du territoire. Pour certains il s’agit de « gadgets » sans impact réel sur l’économie et la société. Pour d’autres, ces monnaies annoncent au contraire une profonde mutation de l’approche des territoires, de l’organisation des échanges et finalement, de la façon même dont nous définissons la richesse dans nos sociétés. Mais qu’en est-il réellement ? Ces monnaies font parler d’elles mais elles sont en réalité très peu connues. Et si nous avons créé ce MOOC, c’est précisément pour expliquer de quoi il s’agit concrètement, de vous permettre de comprendre les enjeux derrière ces monnaies, et notamment de les situer dans le cadre de l’action publique. Nous vous parlerons ainsi du fonctionnement des différents types de monnaies complémentaires, des objectifs que ces monnaies poursuivent, du rôle qu’elles peuvent jouer dans le développement local, dans la cohésion sociale, et dans la transition vers des territoires durables.

Ce MOOC est le fruit d’une collaboration entre l’Institut Veblen, le Cnfpt et l’association Citégo. La formation a été délivrée sur la plateforme FUN MOOC.

Les deux prochaines séances abordent le fonctionnement des monnaies complémentaires en s’appuyant sur la typologie des monnaies présentée dans la séance précédente. On s’intéresse à cinq «  types  » de monnaies : les monnaies locales, les monnaies temps, les monnaies environnementales, les crédits mutuels et les monnaies «  hybrides  ». Ces types de monnaies sont illustrés par des retours d’expérience, en introduisant également le point de vue des acteurs.

Introduction de la séance 4 : les crédits mutuels et les monnaies «  hybrides  »


Les monnaies locales : retour d’expérience d’Eusko Moneta

Nous poursuivons l’analyse des monnaies locales à travers l’exemple de l’Eusko, la monnaie locale du pays basque français. Certaines caractéristiques de cette monnaie ont été évoquées dans la séquence précédente. Cet interview de Dante Edme-Sanjurjo, coprésident de l’association Euskal Moneta, permet d’aborder le bilan que les acteurs eux-mêmes tirent des premières années de circulation, les évolutions connues par cette monnaie et les obstacles et défis rencontrés.

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Les monnaies locales : retour d’expérience d’Eusko Moneta

Les origines d’eusko

Pour commencer, pourriez-vous nous ramener au début de l’histoire d’Eusko  ? Pourquoi une monnaie locale : d’où vient l’idée, et quels étaient vos objectifs au moment du démarrage  ?

L’Eusko a été lancé à l’initiative d’une dizaine de militants associatifs venant de différents secteurs de la société : la défense de l’environnement, la défense de la langue basque, des réseaux du développement social et local, etc. Deux ou trois personnes parmi nous avaient entendu parler des monnaies locales et complémentaires, et ils ont pris l’initiative d’une première réunion en juin 2011, en invitant d’autres militants. Notre groupe avait une connaissance assez approximative des monnaies locales, même si certains avaient rencontré les militants de l’Abeille, une monnaie locale dans le Lot-et-Garonne. On se demandait si une monnaie locale pouvait être un outil intéressant pour notre territoire, si le projet était faisable, et s’il fallait se lancer sur tout le Pays Basque ou une partie seulement.

Notre intuition nous disait que le projet pouvait être intéressant parce qu’il était très transversal : une monnaie locale c’est à la fois un projet de développement du territoire et de transition écologique. En plus, il était possible de mélanger ces objectifs avec la défense de la langue basque. C’est ce mélange des genres qui nous a plu dès le début. En choisissant le territoire, on s’était dit qu’il fallait que la monnaie circule sur l’ensemble du pays basque, pour relier la côté urbaine avec l’arrière-pays, qui est moins peuplé, davantage rural et agricole. La monnaie locale permettrait ainsi de créer des liens entre ces deux territoires, y compris à travers les relations commerciales nouvelles.

Les motivations des membres du reseau

Quelles sont les motivations des habitants et des entreprises qui adoptent l’Eusko  ?

Ce qui les motive les plus, c’est l’intérêt pour le territoire lui-même, l’idée qu’on peut faire quelque chose pour le développer de façon harmonieuse. C’est la motivation commune aux différentes sensibilités écologique, économique, sociale, culturelles, etc. Pour nous, un projet a plus de chances de réussir sur un territoire auquel les gens s’identifient. Le territoire basque a l’avantage d’être déjà bien identifié, et d’avoir des habitants qui y sont attachés. C’est le lien qui unit nos adhérents, qu’ils soient agriculteurs, commerçants ou militants d’association. Ce lien n’est pas toujours aussi fort dans d’autres territoires, mais il faut autant que possible choisir pour sa monnaie un territoire qui représente quelque chose pour ses habitants.

Au-delà du territoire, chaque adhérent garde sa sensibilité propre et ses centres d’intérêt : certains voient dans l’Eusko un outil de la transition écologique, d’autres un levier pour l’emploi local, pour le commerce de proximité, d’autres encore pour la promotion de la langue basque, etc. Quel que soit le point d’entrée, la monnaie permet à chacun de promouvoir l’ensemble de ces objectifs.

Les relations avec les collectivites territoriales

Les monnaies locales restent encore mal connues, y compris pour les autorités publiques. A quel moment avez-vous noué un dialogue avec les collectivités locales, et comment les élus locaux ont-ils accueilli votre projet  ?

Le pays basque possède depuis longtemps une forte tradition associative, et nous avons d’abord mobilisé les réseaux associatifs et les bénévoles, avant de se tourner vers les élus locaux. On a souhaité d’abord créer une dynamique auto-portée, montrer qu’on est capable de faire tourner la machine seuls. Ensuite, pour pérenniser le projet, nous nous sommes tournés vers les collectivités locales, qui nous ont aidé par des subventions ponctuelles. Nous nous sommes aussi beaucoup appuyés sur les dispositifs nationaux d’emplois aidés, pour créer une équipe, la former, puis la pérenniser.

On a toujours perçu les collectivités territoriales comme des facilitateurs et des partenaires, et non pas comme un acteur dont on peut dépendre pour gérer notre monnaie locale. C’est d’ailleurs un discours très apprécié des élus locaux, qui savent que ce projet répond à beaucoup de leurs préoccupations, que ce soit en termes de développement économique, de lien social, de défense du commerce de proximité, de transition écologique, etc., mais qu’il a bien pour objectif de ne pas dépendre des subventions pour son fonctionnement.

Le dialogue s’est noué ensuite tout naturellement, autour de la mise ne place du circuit. Par exemple quand il s’est agi de proposer un premier service public local payé en eusko, la piscine publique de la ville d’Ustaritz, nous avons discuté avec les agents de la piscine et des finances pour voir comment organiser le paiement. Et c’est avec eux qu’on a conçu le circuit d’encaissement des eusko par la piscine, que nous l’avons ensuite présenté au représentant local du Trésor, et que nous avons eu l’accord de Bercy. Dès le début, c’était une co-construction avec les agents des collectivités, après la validation initiale par les élus. Cela a contribué à asseoir notre crédibilité auprès des élus et des agents locaux, et nous développons maintenant ce système avec d’autres villes, comme Bayonne, qui a voté en juillet à l’unanimité la possibilité de payer en eusko dans ses deux piscines et sa médiathèque.

En guise de bilan

L’Eusko a été lancé en janvier 2013. Quel bilan provisoire faites-vous de ces premières années  ? Quels seraient les points forts et les points faibles de ce bilan  ?

Notre point fort principal, c’est notre capacité de fédérer des secteurs très différents de la société locale. L’Eusko est un projet très fédérateur. Un deuxième point concerne notre capacité à évoluer : nous sommes partis avec des bénévoles puis passés à neuf salariés, nous avons réussi le passage au numérique, gérons nous-mêmes des centaines de comptes en ligne, etc.

Du côté des faiblesses, l’eusko représente une offre locale qui s’enrichit avec le temps, mais ça ne va pas aussi vite qu’on aurait souhaité. Développer le réseau exige un énorme travail de communication et d’accompagnement, et nous n’avons pas assez des moyens pour le faire. D’ailleurs, quand des particuliers se retirent du réseau, c’est presque toujours parce qu’ils n’arrivent pas à utiliser la monnaie dans leur vie quotidienne. Dépenser les Eusko est une chose facile à Bayonne et dans plusieurs zones du Pays Basque comme Saint-Jean-Pied-de-Port, mais pas dans certaines villes ou territoires comme la Soule ou Biarritz, où il peut être difficile de trouver un commerçant qui accepte notre monnaie. Pareil pour les entrepreneurs : 5% quittent le réseau chaque année, généralement parce qu’ils n’ont pas assez de clients en Eusko.

Ces retraits sont compensés par les nouvelles adhésions, mais elles montrent que nous n’allons pas assez vite. Actuellement, nous avons quelque 3000 adhérents particuliers, 650 entreprises et associations et plus de 650 000 eusko en circulation équivalents au milieu de l’année 2017.

Le passage au numerique

L’année 2017 a été marquée par la mise ne place de l’Eusko numérique, en plus des billets papier. Comment évoluent les échanges depuis  ? Peut-on parler d’un saut en avant  ?

Les paiements numériques n’existent que depuis mars 2017, c’est donc très récent. A l’état actuel, 750 particuliers et 400 entrepreneurs possèdent déjà un compte en ligne, et 200 entrepreneurs ont également un terminal de paiement Eusko. Le paiement numérique peut prendre deux formes : soit un paiement avec la carte Eusko, soit un virement entre deux comptes Eusko. Pour l’instant, nous constatons une accélération des paiements par carte. Mais il faudra attendre un peu avant de tirer un vrai bilan.

Pour dynamiser les échanges, nous demandons à chaque adhérent, au moment de l’ouverture du compte en ligne, de mettre en place un change automatique mensuel par virement depuis son compte en banque traditionnel. Ces changes automatiques représentent 37 eusko par utilisateur en moyenne. Grâce à quoi, plus de 26 000 eusko sont crédités chaque mois sur les 750 comptes eusko de particuliers, s’ajoutent à la masse monétaire en circulation. Le défi est d’accompagner les utilisateurs dans le changement, pour qu’ils ouvrent un compte en ligne et prennent l’habitude de se servir de leur carte eusko. C’est plus lent et plus difficile que nous ne l’avons imaginé. Certains utilisateurs sont encore étonnés qu’on puisse faire un retrait de billet dans un comptoir d’échange, alors qu’on l’avait dit dès le début. Il faut faire beaucoup de communication et d’accompagnement, comme aux débuts de l’eusko, mais on sait faire  !

Le developpement du reseau

Au-delà du numérique, comment travaillez-vous au quotidien pour développer les échanges  ?

Il faut développer de façon intelligente le réseau professionnel, pour que chaque utilisateur puisse avoir trois-quatre commerces de base dans son environnent quotidien. Ensuite il faut aussi que ces commerçants aient la possibilité d’utiliser la monnaie à leur tour, plutôt que de la reconvertir. Nous travaillons donc pour repérer leurs fournisseurs locaux et créer de nouvelles relations commerciales locales.

L’extension numérique permet d’accélérer l’adhésion des entrepreneurs, car pour les entreprises le maniement des billets physiques représente forcément un frein. Aujourd’hui notre travail c’est un développent du réseau sur chaque partie du territoire basque, et la facilitation des échanges entre les entrepreneurs locaux, par exemple en intégrant les services à l’entreprise au réseau : comptabilité, nettoyage, entretien des extincteurs, contrôles techniques, etc. En somme, il faut bien connaître le terrain, les entrepreneurs, et ensuite communiquer tous azimuts.

Le poids de l’identite basque  ?

Pour finir, une question qui revient toujours lorsqu’on parle de l’Eusko concerne le lien entre la monnaie et l’identité, la langue et la culture basques. On dit parfois que c’est plus facile pour vous, ici au Pays basque, grâce à cet ancrage culturel que d’autres monnaies ne peuvent pas mobiliser. Mais est-ce vrai  ?

Les enquêtes que nous avons réalisées sur les motivations des acteurs montrent que 15% seulement identifient la défense de la langue basque comme leur motivation principale. Si on peut parler d’une «  spécificité basque  », cette spécificité réside beaucoup plus dans la culture associative locale, qui est effectivement très forte mais qui s’organise autour des engagements différents : environnement, économie sociale et solidaire, agriculture paysanne, développement de la langue et de la culture basques, et d’autres encore.

Cela dit, il est vrai que l’Eusko est aussi un outil pour la survie de la langue basque. La langue basque est pour nous un bien commun qu’il faut préserver, et ce sentiment est largement partagé, y compris par les gens qui ne parlent pas du tout basque. Notre mélange pour faire tourner le moteur de l’eusko, c’est un mélange de langue, de développement du territoire et de préoccupations écologiques, mais sur d’autres territoires on peut trouver d’autres mélanges qui marchent.

En savoir plus

- Le site d’Eusko Moneta
- Le site de la campagne pour le développement de la monnaie numérique Eusko
- Etcheleku P., «  La monnaie locale basque Eusko se dématérialise  », Les Echos.fr, 30 janvier 2017. Accès à l’article
- Zapalski E., «  Bayonne : bras de fer entre la mairie et la préfecture sur l’utilisation de l’eusko  », Au service des Territoires, Groupe Caisse des Dépôts, 29 janvier 2018. Accès à l’article
- Pommiers E., «  Au Pays basque, une monnaie autant pour revendiquer une identité que pour l’économie  », Le Monde, 14/02/2018. Accès à l’article


Les monnaies-temps : le réseau français des Accorderies

Les Accorderies, originaires du Québec, constituent le principal réseau de banques de temps. Cette séquence retrace le parcours du réseau français des Accorderies, explicite ses caractéristiques, son fonctionnement et souligne les principaux défis auxquels sont confrontés ces initiatives locales.

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Les monnaies-temps : le réseau français des Accorderies

Des origines québecoises au réseau français

Les premières Accorderies sont nées au Québec en 2002, où il en existe 13 actuellement. Dès 2008, la Fondation MACIF et le Secours Catholique découvrent l’expérience québécoise et envisagent la possibilité de la transposer en France. Une première expérimentation a eu lieu à Paris dans le 19eme arrondissement. Une convention est signée entre le Réseau québécois et la Fondation Macif pour transférer l’ensemble des outils. Deux projets vont vite se concrétiser, l’Accorderie de Chambéry fin 2011 et l’Accorderie du Pays Diois en 2012.

Le réseau national facilite l’émergence de nouvelles Accorderies et accompagne leur développement. Il prévoit également des temps de partage d’expériences, de la formation et de l’information au grand public. Pour lancer une Accorderie locale, il faut être agréé par le Réseau national. Vu la dissémination rapide des Accorderies locales, le réseau a vite été confronté à la nécessité de proposer un processus d’accompagnement menant vers l’agrément «  Accorderie  » et un «  kit d’accompagnement  » facilitant le démarrage d’une Accorderie locale. Ce «  kit d’accompagnement  » comporte les éléments suivants :

  • L’histoire du projet
  • Le manuel d’opérations d’une Accorderie au quotidien
  • Un site internet, à la fois grand public et un Espace membres
  • Une convention qui lie les Accorderies et le Réseau : la franchise sociale.

Une des clés du succès des Accorderies aujourd’hui est que ce réseau permet un modèle de déploiement et un processus de transfert de savoirs et compétences, sur les principes d’une «  franchise sociale  ». C’est le Réseau national qui organise ce processus de transfert. La franchise sociale joue un rôle essentiel dans la dissémination des Accorderies. Sa caractéristique majeure relève de l’économie sociale : économique avec les outils de transfert et d’accompagnement du système de la franchise, social où le franchiseur est le simple regroupement de tous les franchisés. Elle pose les bases de fonctionnement entre le Réseau et l’Accorderie. Chacun a des droits et des devoirs à respecter.

Par l’historique de développement des Accorderies en France, une part importante d’entre elles se situe dans la région Sud Est. Le reste est réparti sur l’ensemble du territoire français. Aujourd’hui, en juillet 2017, le Réseau français compte 34 Accorderies. Le réseau français a par ailleurs soutenu la création d’une première Accorderie en Belgique, à Mons, près de Lille.

Les Accorderies en France, 2017.

La mission et les principes des Accorderies

Les missions de l’Accorderie sont avant tout de combattre la pauvreté et l’exclusion sociale en renforçant les solidarités dans la communauté locale entre des personnes d’âges, de classes sociales, de nationalités et de sexes différents. Son action repose sur des valeurs d’égalité, de solidarité et de reconnaissance des compétences et des talents de tous les citoyens et citoyennes qui deviennent accordeurs. Elle a également pour mission de favoriser le développement du pouvoir d’agir des personnes. C’est-à-dire de leur permettre de se mobiliser sur des choses qui sont importantes pour elles.

Les principes qui guident l’Accorderie sont au nombre de 5 :

Les 5 principes qui éclairent l’Accorderie (Réseau des Accorderies, 2017)

Le premier détermine le système de convertibilité (voir «  Comment coexiste la pluralité des monnaies  ») : une heure d’un service a la même valeur qu’une heure d’un autre service, bousculant ainsi les logiques de définition de la valeur. Le deuxième délimite le périmètre de la convertibilité, en excluant explicitement toute conversion en lien avec de l’argent, le sortant ainsi du système financier et commercial. Le troisième guide le fonctionnement horizontal de la structure qui la porte, qui responsabilise les membres/utilisateurs de la banque de temps. Le quatrième régule la participation de chaque membre, dans un souci de réciprocité, où chaque membre doit accepter de donner et de recevoir. Le cinquième clarifie la nature des actions des membres, en lien avec le principe précédent, il ne s’agit pas d’un engagement bénévole.

La mécanique de l’échange

Le déroulement d’un échange de services se passe de manière simple :

Le déroulement d’un échange de services (Réseau des Accorderies, 2017)

Après avoir pris contact avec l’Accorderie locale et avoir créé mon espace membre, je suis accordeur. Lorsque j’ai besoin d’un service, j’identifie un accordeur compétent au sein du réseau via l’espace membre (ou je me rends à l’Accorderie pour qu’on m’aide dans cette recherche). Je contacte la personne, on convient d’un rendez-vous et de la teneur de l’échange. L’échange a lieu, puis je lui fais un chèque-temps. L’échange est alors terminé et je peux recommencer en tant qu’offreur ou receveur de services en fonction du temps dont je dispose.

Les accordeurs

Les accordeurs sont des personnes qui désirent améliorer leurs conditions de vie (économiques, sociales..) et/ou souhaitent faire partie d’un projet de solidarité et de mixité sociale sur leur territoire. L’ensemble du réseau compte aujourd’hui 11 300 accordeurs, qui ont déjà fait 54 000 échanges, pour 63 400 heures. Le nombre d’adhérents par Accorderie locale est en moyenne entre 200 et 300 accordeurs pour les zones rurales et entre 700 et 900 pour les Accorderies des grandes agglomérations.

Quant au profil des utilisateurs, on voit une certaine précarité et solitude. 44% des membres vivent seuls, 24% sont sans emploi et 29% vivent avec moins de 10 000€ par an (Réseau des Accorderies, 2015b). Ces chiffres montrent que les Accorderies jouent un rôle important de lien social… Vu la relative pauvreté monétaire de beaucoup d’Accordeurs, l’échange des services représente un réel intérêt pratique. Il va permettre d’accéder à des services auxquels les personnes ne pourraient pas avoir accès par la voie classique. L’Accorderie va favoriser la remise dans une dynamique sociale ou professionnelle, en valorisant les compétences de la personne et en l’inscrivant dans un nouveau réseau.

La nature des échanges

L’offre de services est très diverse et traverse toute la vie quotidienne des personnes. Les domaines sont très variés et dépendent des compétences des accordeurs qui composent chaque Accorderie. Comme nous pouvons le voir dans le graphique ci-dessous, qui concerne l’ensemble des échanges enregistrés par les Accorderies françaises en 2016, les services les plus échangés concernent les domaines tels que les petits travaux, l’entretien (ménage, repassage), le jardinage, l’accompagnement pour des courses, démarches ou des sorties, des gardes d’enfants, d’animaux, de lieux et ensuite l’apprentissage ou conversation en langues.

Répartition des échanges entre accordeurs en 2016 (Réseau des Accorderies, 2017)

Le bilan, les défis et les perspectives des Accorderies en France

Lorsque tout a démarré en 2011, les membres fondateurs ne pensaient pas atteindre les 34 Accorderies en 2017. C’était une expérimentation, qui a certes été formalisée par la création du Réseau en 2013, mais une croissance si forte et rapide n’était pas imaginable. Avec la tendance actuelle, on estime qu’il y aura sûrement 50 accorderies fin 2018. Ce rythme de développement va bien au-delà des objectifs de départ. Plusieurs éléments se trouvent derrière cette réussite :

  • Des concepteurs et des partenaires de départ, entreprenants et très ouverts à l’innovation, acceptant un droit à l’essai-erreur  ;
  • Un modèle de déploiement et de transfert des savoirs et des compétences qui s’appuie sur les principes de la «  franchise sociale  » avec des outils aisément transférables  ;
  • L’implication personnelle de nombreux membres de l’Accorderie  ;
  • Une évaluation en continu (par des chercheurs externes) de l’impact social.

C’est plutôt un défi que d’arriver à soutenir le développement très rapide d’un réseau encore très jeune. Le financement représente un défi permanent, cela fait partie du modèle. Au Québec, les Accorderies existent maintenant depuis 15 ans. Elles connaissent les mêmes difficultés financières, et pourtant les 13 Accorderies sont toujours là.

Une innovation sociale doit pouvoir durer au moins 10 ans pour devenir un objet de transformation sociale. Donc, soutenir des innovations pendant 2-3 ans n’a pas beaucoup de sens. Au bout de 3 ans, la structure n’a pas encore trouvé les moyens de sa pérennisation financière et a besoin de soutien.

L’effort porte principalement sur la multiplication des partenariats publics et privés pour pérenniser le réseau. Aussi, chaque Accorderie locale doit se faire connaître et reconnaître par les élus locaux et les services des collectivités. Elles doivent aussi s’adapter à leur territoire, tout en respectant un minimum de règles communes à tout le réseau.

Le rôle des collectivités territoriales et d’autres acteurs locaux dans le développement des accorderies

Les collectivités territoriales françaises ont été globalement bienveillantes vis-à-vis des Accorderies. Le soutien des collectivités peut parfois aller jusqu’à un soutien financier, même si ce n’est pas toujours le cas. Les montants restent très modestes, il s’agit de quelques milliers d’euros tout au plus. Aussi, certaines collectivités nous mettent à disposition des locaux pour faciliter le démarrage.

A Paris par exemple, la Mairie de Paris a été à l’origine de l’implantation des Accorderies, avec le soutien de La Fondation Macif. La Ville soutient 4 Accorderies, y voyant un levier très important de cohésion sociale, mais aussi un accès à des services pour des populations pauvres. Les Accorderies parisiennes opèrent dans des territoires bien précis : dans des quartiers et arrondissements où les problèmes sociaux et les conditions de vie précaires s’accumulent.

Les Accorderies sont de plus en plus soutenues par des Caisses d’allocation familiales Locales, qui les reconnaissent comme étant des «  Espaces de vie sociale  ». C’est-à-dire des lieux de proximité accueillant toute la population et permettant aux habitants d’exprimer, concevoir et réaliser leur projet. La seule limite est que les CAF locales ne peuvent pas démultiplier les EVS sur les territoires.

Les Accorderies, et les banques de temps en général, sont des outils très intéressants qui peuvent contribuer à apporter des réponses à des enjeux locaux majeurs : la cohésion sociale et l’insertion. Mais elles sont aussi intéressantes dans la mesure où elles nous invitent à reconsidérer les échanges entre individus, à les démonétiser, donnant davantage de place à des valeurs d’entraide et de solidarité.

Références

- Réseau des Accorderies, 2015a, RAPPORT D’ETAPE 2011 – 2014. Volet 1- Modèle de fonctionnement des Accorderies, 26p. Accès à la synthèse
- Réseau des Accorderies, 2015b, RAPPORT D’ETAPE 2011-2014. Volet 2- Activités et impacts des Accorderies, 36p. Accès à la synthèse

Le site du réseau français des Accorderies : www.accorderie.fr

En savoir plus

- La charte des Accorderies Françaises : Accès à la charte
- Fare Marie, 2009, «  L’Accorderie (Québec) : un dispositif de monnaie sociale singulier ?  », Économie et Solidarités, 40(1-2), 2–16. doi:10.7202/1004050ar

Des vidéos :

- Reseau Accorderie, 2011, L’Accorderie : système d’échange de services. Accès à la vidéo
- Accorderies Quebec, 2013, «  Le temps, une richesse  ». Accès à la vidéo
- Claire Lajeunie et Julie Zwobada, 2013, «  Ensemble, c’est mieux  », diffusé le 6 mars 2014 sur France 3. Accès à la vidéo
- Marion Ducasse, 2017, Comment un simple morceau de papier peut devenir de l’argent, TEDxChambery. Accès à la vidéo


Retour d’expérience de Sonantes : combiner le crédit inter-entreprises et une monnaie locale.

En continuité avec la séquence consacrée aux crédits mutuels et les monnaies interentreprises, nous abordons le fonctionnement de Sonantes avec Jean-François Pilet, directeur du Crédit Municipal de Nantes. Cette monnaie complémentaire lancée en mai 2015 à Nantes est une monnaie «  hybride  » : c’est une monnaie de crédit interentreprises, et une monnaie locale utilisée par tous les habitants du territoire.

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Retour d’expérience de Sonantes : combiner le crédit inter-entreprises et une monnaie locale.

La monnaie complémentaire Sonantes a été lancée en mai 2015 à Nantes. Il s’agit d’une monnaie «  hybride  », c’est-à-dire qu’elle combine deux modèles que nous avons déjà étudiés, mais séparément : c’est une monnaie de crédit interentreprises, et une monnaie locale utilisée par tous les habitants du territoire.

Les origines de Sonantes

Au départ, cette idée est née d’une rencontre de deux acteurs : la ville de Nantes, qui voulait renouveler son Agenda 21 local, et le Crédit municipal de Nantes, qui avait envie d’innover. La ville de Nantes accompagne activement la transition vers la ville durable : au niveau des transports, au niveau des modes de vie, au niveau des systèmes de production avec les circuits courts, etc. Elle s’intéresse aussi aux enjeux de la transition numérique, et Sonantes est une monnaie exclusivement numérique : les particuliers comme les entreprises utilisent une carte de paiement, leur téléphone portable ou leur ordinateur. Le projet Sonantes s’est ainsi retrouvé au carrefour de beaucoup de politiques publiques.

De son côté, le Crédit municipal de Nantes participe pleinement dans l’économie sociale et solidaire. Il a, dans le passé, porté d’autres innovations, comme l’introduction en France du Microcrédit. Expérimenter une monnaie complémentaire était donc pour nous un choix logique, et nous étions aussi prêts à investir de l’argent dans ce projet car il faut des permanents salariés pour développer la monnaie, pour gérer le circuit et assurer le bon fonctionnement de l’infrastructure des paiements électroniques.

Au moment du lancement de Sonantes en 2015, nous avons obtenu un financement de l’Union Européenne mais surtout nous avons eu le soutien de la Chambre de commerce et de l’industrie, de la Chambre des Métiers et de l’artisanat, de la Chambre Régionale de l’économie sociale et solidaire, etc. Aujourd’hui ces organismes fondateurs forment un des quatre collèges dont se compose l’association «  La SoNantaise  ». Les trois autres collèges sont un collège des réseaux, un collège des adhérents professionnels et un collège des particuliers. C’est cette association qui gouverne le projet. Par exemple, c’est elle qui a validé la Charte constitutive de Sonantes.

Nous allons poursuivre encore plus loin la logique en donnant toutes les clés à l’association «  La SoNantaise  », y compris dans la gestion pour que les quatre collèges s’approprient réellement la gouvernance du circuit et que ce soit la monnaie des utilisateurs citoyens, particuliers et professionnels.

La démarche d’hybridation

Ce choix s’est imposé dans les consultations publiques que nous avons menées en amont du lancement. Notre idée initiale était de lancer uniquement un système de crédit interentreprises, mais le rôle des habitants revenait constamment dans les débats lors des ateliers participatifs. Nous y avons invité des entreprises, des particuliers, des collectivités locales, des réseaux associatifs, etc. Et ce qui est sorti de façon très nette dans les discussions, c’était l’attente des particuliers pour pouvoir entrer d’emblée dans le système. Et il ne suffisait pas d’élargir le barter aux salariés des entreprises membres, comme l’a fait Sardex en Italie par exemple. Les participants nous disaient : si je suis étudiant, chômeur ou retraité, alors je serai exclu de Sonantes, alors que je veux participer au changement de mon territoire. C’était une demande très légitime, avec un enjeu politique fort pour les collectivités fondatrices. Nous avons opté pour le modèle hybride en conséquence.

Bilan d’étape

En juin 2017, nous avions 1500 particuliers et 280 professionnels adhérents, à la fois des entreprises et des associations. Le territoire concerné est le département de Loire-Atlantique. Dans la pratique, nos adhérents sont principalement centrés sur Nantes et la métropole. Nous retrouvons quelques adhérents dans les autres communes du département.

Adhérents à Sonantes 2015 – 2017 (Crédit Municipal de Nantes, 2017)

Territoire d’implantation des adhérents. (Sonantes, 2017)

Quelle est la masse monétaire en circulation  ?

Dans notre système hybride, la masse monétaire en circulation n’est pas un indicateur très pertinent. On peut l’appliquer aux conversions faites par les particuliers : en tout, 110 000 euros ont été convertis en Sonantes depuis le lancement. En principe, notre système ne prévoit pas de sortie du circuit : une fois que les euros ont été convertis, les Sonantes restent en circulation. Mais pour les entreprises, Sonantes offre surtout la possibilité d’utiliser des lignes de crédit supplémentaires. C’est une alternative aux crédits classiques. Ce qu’on va mesurer alors, c’est plutôt le volume d’échanges réalisés en Sonantes. Depuis le lancement 2015, ce volume s’élève aujourd’hui à un équivalent de 250 000 euros.

Figure 2. Cumul du volume d’échanges en Sonantes. (Crédit Municipal de Nantes, 2017)

C’est un montant limité mais la croissance a été très nette sur les douze derniers mois. Nous en étions à quelques milliers de Sonantes par mois au démarrage, alors qu’en 2017, le volume d’échanges s’élève à 18-20 mille Sonantes par mois en moyenne. Nous sommes toujours dans la phase d’expérimentation, mais je constate que la tendance s’accélère. Ce qui est encourageant, étant donné que Sonantes est un système hyper innovant et en rupture avec les représentions communes de la monnaie et de la création monétaire.

Les effets de l’hybridation

Quels sont les effets de l’hybridation  ?

Notre constat aujourd’hui est assez étonnant par rapport à nos attentes initiales : ce sont surtout les conversions faites par les particuliers qui génèrent les échanges en Sonantes. L’appropriation citoyenne de la monnaie locale compte finalement bien plus que la fonction classique du barter. Même les entrepreneurs qui s’engagent semblent motivés par d’autres choses que le barter, notamment par le développement durable. Alors que notre idée initiale était de répondre à un besoin économique des entreprises.

Le barter répond à un besoin précis des entreprises : le besoin de liquidité, d’accéder rapidement au crédit à court terme, financer ses postes clients ou fournisseurs, trouver des débouchés pour vendre ses stocks. Ce besoin est plus ou moins prononcé selon l’attitude des banques à l’égard des entreprises, notamment à l’égard des PME. Et il varie en fonction du cycle économique. Il était criant dans les années après la crise financière et économique de 2008/2009. Mais aujourd’hui, les entreprises françaises n’ont pas vraiment de difficultés d’accéder aux lignes de crédit bancaire. L’année 2016 a marqué en France un record dans le volume de prêts délivrés aux entreprises en France. Sans doute la politique d’expansion monétaire de la Banque centrale européenne y est pour quelque chose.

C’est pour cela que notre situation n’est pas comparable avec celle d’autres pays, où les petites entreprises sont souvent très mal servies par le crédit bancaire. Même en France, la situation varie sans doute d’un territoire à l’autre. Mais dans la région de Nantes, l’accès au crédit ne pose pas vraiment de problème. Et dans le crédit interentreprises classique, les délais de paiement ne posent pas vraiment de problème non plus. En tout cas pas pour le moment : la conjoncture risque de changer et le besoin du crédit mutuel risque alors de réapparaître.

Les utilisateurs de Sonantes

Qui utilise Sonantes  ?

Les adhérents particuliers sont globalement jeunes  ; 35% des adhérents ont moins de 35 ans, et 75% ont moins de 45 ans. Sonantes est donc attractif pour les jeunes générations, mais un travail reste à faire auprès des gens plus âgés, pour qui l’usage peut être plus perturbant.

Adhérents particuliers par strate d’âge. (Crédit Municipal de Nantes, 2017)

Quant aux professionnels, on retrouve trois grands pôles d’activités. Le premier concerne les métiers de l’alimentation : la restauration, les cafés, mais aussi toute la filière en amont, leurs fournisseurs, par exemple des revendeurs de vins locaux. On y retrouve le Marché d’intérêt national de Nantes, un marché régional qui regroupe une centaine d’entreprises, et qui utilise Sonantes pour payer ses prestataires.

Le deuxième pôle réunit des artisans, qui opèrent uniquement sur le marché local et qui sont très sensibles aux arguments économiques derrière Sonantes. En général, les artisans sont peu équipés en matériel de paiement électroniques, et l’infrastructure de Sonantes leur permet de recevoir leur paiement en direct et à peu de frais, au pied du camion.

Le troisième pôle réunit les services : des experts comptables, des sociétés de communication, des organisateurs d’événements, etc. Ces entreprises travaillent pour l’ensemble des métiers que j’ai évoqués tout à l’heure, ce qui permet de boucler la boucle : la monnaie circulent aussi bien entre les particuliers et les entreprises, et entre les entreprises elles-mêmes.

Adhérents professionnels par type d’activité. (Crédit Municipal de Nantes, 2017)

Quelque soit la filière ou le secteur, la plupart des entrepreneurs qui adhèrent sont déjà engagés dans le développement durable. Ils s’intéressent aux circuits courts, aux modèles alternatifs aux grandes tendances économiques actuelles.

Est-ce que Sonantes est ouvert à toutes les entreprises, ou bien est-ce que vous posez des conditions à l’entrée  ?

Nous ne posons pas de critères à l’entrée. Il y a deux philosophies en la matière : beaucoup de monnaies locales définissent en effet des critères d’entrée dans leurs chartes, pour attirer des entreprises vertueuses et «  exclure  » les autres, par exemple les grandes surfaces. En résumé, «  nous ne sommes pas du même monde  ». Avec Sonantes, nous sommes dans une autre philosophie, où nous disons à l’entreprise : «  vient dans mon monde  ». C’est pour cela que nous n’autorisons pas en principe de reconversion en euro : une entreprise qui reçoit les Sonantes devra les dépenser au sein du réseau. Elle sera donc amenée à changer ses pratiques, en cherchant des fournisseurs locaux, en s’intéressant aux circuits courts, etc.

Cela dit, en pratique, les grandes surfaces n’adhèrent pas au réseau Sonantes de toutes façons, donc la question ne se pose pas réellement. L’obstacle est en partie de nature technique : intégrer les paiements en Sonantes dans les systèmes informatiques de la grande distribution serait très compliqué.

Les perspectives

Comment travaillez-vous pour développer le réseau  ?

Aujourd’hui, on arrive globalement à engager les particuliers et les entreprises qui sont déjà dans la démarche de développement durable. Le défi est d’atteindre les autres catégories. Pour aller plus loin, il faut répondre à un besoin. Ce besoin ne sera pas forcément le barter, pour des raisons que j’ai évoquées déjà. Pour le compenser, nous travaillons beaucoup sur la diffusion de l’outil auprès des différents réseaux locaux : des réseaux d’entreprises, des réseaux de citoyens, des réseaux d’économie sociale et solidaire, etc. Il faut que ces différents réseaux s’approprie la monnaie, qu’elle devienne un label pour exprimer son attachement à son territoire et son engagement à développer les circuits courts.

Quels sont les principaux obstacles pour développer Sonantes  ?

Je me limiterai à deux points, le premier tient au cadre réglementaire actuel des monnaies locales. Ce cadre est très contraignant et empêche la régie publique des collectivités de participer pleinement au réseau. Il est bien plus facile d’intégrer les services en délégation, où l’opérateur est un acteur de droit privé, par exemple les transports en commun ou les salles de concert gérées par une association. Tous ces opérateurs ont déjà adhéré à l’association. On peut donc payer son ticket de bus ou de tramway en monnaie locale.

Par contre, la collectivité n’a pas le droit de recevoir la monnaie locale. On peut certes obtenir une dérogation et certaines collectivités l’ont déjà obtenue. Mais cela ne résout pas vraiment le problème, car même avec la dérogation, la collectivité n’a pas le droit de dépenser la monnaie locale. Elle doit la convertir en euros. La boucle n’est donc pas bouclée, ce qui fait qu’on hésite à demander la dérogation.

En somme, les opérateurs de régie ne sont pas adhérents de Sonantes à l’état actuel. Cette situation est paradoxale : la collectivité promeut la monnaie locale mais ne peut pas vraiment agir au sein du réseau. Un changement de la législation me paraît donc nécessaire.

Le second point, concerne le manque de connaissance autour des monnaies locales, il y a là beaucoup de frein dans les mentalités, des peurs, des certitudes très ancrées. Ce MOOC et toutes les initiatives prises pour informer et faire connaître ses dispositifs sont primordiaux pour faire adhérer sur les terrains les particuliers et les professionnels  !

Références

- Alternatives Economiques, 2016, Réinventons la monnaie, Dossier d’Alternatives Economiques en partenariat avec l’Institut Veblen. Accès au dossier

En savoir plus

- Le site de Sonantes
- Nantes Métropole et son Agenda 21 : Accès à l’Agenda 21


L’expérimentation des monnaies complémentaires : le rôle des élus locaux et des collectivités territoriales.

Le témoignage de Christiane Bouchart nous permet d’évoquer le rôle des élus locaux et des collectivités territoriales dans le lancement et la gestion des monnaies complémentaires. Elle revient sur l’expérience de la ville de Lille et souligne l’importance des liens entre les projets de monnaies complémentaires et l’Économie Sociale et Solidaire (ESS).

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L’expérimentation des monnaies complémentaires : le rôle des élus locaux et des collectivités territoriales

L’expérimentation menée par la ville de Lille

Lille a été une des premières villes en France à expérimenter une monnaie locale et complémentaire. Cette première expérience n’a pas survécu, mais aujourd’hui vous préparez un nouveau projet  ?

Oui, la Ville de Lille est partenaire d’un projet initié par la Métropole Européenne de Lille. En adoptant son Plan Métropolitain de Développement de l’Economie Sociale et Solidaire en octobre 2015, la Métropole a souhaité promouvoir un mode de développement qui prenne en compte les modèles économiques durables et alternatifs. Nous y avons inscrit un projet de monnaie locale complémentaire pour le territoire métropolitain, pour promouvoir des échanges qui redonnent un sens collectif à l’ancrage des valeurs sur le territoire.

La Métropole européenne de Lille porte directement ce projet. Elle anime la dynamique et veille aux différentes étapes de la mise en œuvre. Ce faisant, la Métropole s’appuie fortement sur les villes, dont tout naturellement sur la ville de Lille, qui a déjà expérimenté en matière de monnaie locale et qui mène une politique ambitieuse de développement de l’ESS. La Ville de Lille est donc reconnue comme un partenaire privilégié dans ce projet. Par ailleurs, la Ville de Lille se positionne fortement en tant que territoire d’expérimentation moteur de la métropole et souhaite agir en «  chef de file  » dans ce domaine.

La gestion du projet de monnaie locale

Comment gérer un projet de cette nature, qui implique potentiellement un très grand nombre d’acteurs locaux  ?

Il faut être en mesure de gérer la complexité. La définition et la mise en œuvre d’une monnaie locale appartiennent au territoire et à tous ses acteurs. La gestion d’un tel projet est donc forcément complexe et il faut le reconnaître dès le démarrage du projet, car celui-ci doit être partagé et co-élaboré par de nombreuses parties prenantes, qui n’ont pas toujours les mêmes attentes. Les étapes sur le chemin sont nombreuses, chacune avec sa spécificité et son calendrier propres.

Plus précisément, un projet de monnaie complémentaire possède quatre dimensions étroitement connectées l’une à l’autre :

Premièrement, il y a la dimension juridique et administrative du projet. Avec la loi de juillet 2014 autour de l’ESS1, le législateur est intervenu afin de donner une assise juridique claire aux monnaies locales complémentaires en créant dans le Code monétaire et financier une nouvelle section comportant deux articles spécifiquement attachés au développement des monnaies locales. De plus, les expériences en France permettent aujourd’hui d’avancer plus rapidement dans ces domaines.

Deuxièmement, une monnaie locale c’est aussi un «  backoffice  » technique et financier. Il faut créer une plateforme numérique, sécuriser les transactions financières, créer un site internet, préparer des applications numériques, ouvrir et gérer des bureaux de change, etc.

Ensuite, on ne pourra pas développer la monnaie locale sans l’implication des professionnels. Il faut y penser dès le début, de la première information/sensibilisation à l’adhésion au réseau de monnaie en passant par la création des circuits d’échange.

Enfin, la mobilisation des habitants du territoire est essentielle. Il faut les impliquer tout au long du projet, de la première réunion d’information et de sensibilisation à l’adhésion au réseau de monnaie.

Le rôle des collectivités et des élus locaux

Quel est le rôle des collectivités et des élus locaux dans la mise en place d’une monnaie locale  ?

Les collectivités ont tout naturellement un rôle à jouer dans le développement de la future monnaie.

D’abord, elles assurent l’affichage politique du projet : il s’agit de soutenir une économie locale, durable et solidaire renforçant le lien social et donner du pouvoir d’achat notamment aux personnes plus fragiles économiquement. Une fois que les grandes lignes du projet ont été établies, les collectivités assurent aussi une campagne d’impulsion et de communication forte. Une collectivité peut également jouer un rôle d’ensemblier en :

  • assurant la cohérence et la complémentarité des politiques d’actions municipales. Une monnaie locale est un projet de développement durable mais aussi un projet éducatif, un exercice de démocratie participative, une politique d’inclusion sociale, un plan commerces, etc.
  • étant vigilante aux phénomènes d’inégalités : le projet appartient à tous et tout le monde doit être en mesure de participer.

De plus, la collectivité, consciente de l’environnement économique, social et culturel de son territoire de vie, peut aussi jouer un rôle de prescripteur et orienter ainsi le projet vers des axes spécifiques : défense des commerces de proximité, recherche de nouveaux services à faire émerger, participation des publics éloignés des démarches d’ESS, favoriser un axe éco-citoyen au sein d’un Projet Educatif de Territoire, autoriser le paiement en monnaie locale des services payants municipaux, etc.

Si l’apport du politique est bénéfique, les élus doivent respecter la logique de co-construction avec les acteurs économiques et les habitants du territoire. Par exemple les questions liées au circuit «  B to B  » mériteraient d’être traitées en priorité par les entreprises du territoire. De la même manière les citoyens doivent se sentir partie prenante au même titre que les acteurs économiques.

Les conditions de réussite du projet

Certains projets de monnaie réussissent mieux que d’autres. Au vu de votre expérience, quelles sont les conditions d’un projet réussi  ?

Il faut savoir identifier et impliquer les parties prenantes dans la gouvernance et le portage du projet. Cette question de gouvernance doit être abordée bien en amont, sinon l’absence d’échanges et de prise de décisions collectives risque de nuire à la dynamique du projet plus tard.

Cette question concerne aussi le choix de l’opérateur qui va porter la monnaie et qui va animer la gouvernance : est-ce que c’est une association, une société privée comme un crédit municipal, une société économique, une structure de l’ESS  ? Elle concerne aussi le choix de l’opérateur bancaire, qui sera amené à travailler étroitement avec le gestionnaire du circuit.

Deuxièmement, la définition des valeurs du projet doit être collective. Plusieurs méthodes existent pour impliquer les habitants : concertation publique, groupes de travail, travaux du comité de gouvernance, etc. Quelle que soit la méthode, la construction collective est un élément essentiel. Les contributeurs doivent refléter la diversité des acteurs engagés dans ce projet. Les valeurs qui sous-tendent le projet doivent être clairement identifiées et inscrites dans une charte, qui servira de document de référence par la suite.

Troisième point, la définition du projet doit partir des besoins. Il faut s’assurer que le projet réponde à des besoins réels des acteurs économiques et des citoyens qui seront invités à utiliser la monnaie locale par la suite. Il faut aussi mesurer l’investissement nécessaire au projet et repérer les soutiens et accompagnements nécessaires. Les promoteurs du projet ont tout intérêt à se faire aider dans la conceptualisation du modèle économique, pour voir ce qui est possible économiquement mais aussi juridiquement.

Enfin, la vigilance concerne évidemment les sources de financement du démarrage. L’engagement du groupe porteur s’établira aussi dans la capacité à constituer un budget de démarrage et de développement du projet de monnaie locale. Par ailleurs, il est nécessaire dans les phases préparatoires de réfléchir au modèle économique du projet, à son lancement, à sa gestion au quotidien, avec une équipe, la maintenance du matériel, les moyens de communication.

Les principaux enseignements de la première expérimentation

Quelles étaient les difficultés rencontrées au moment de la première expérimentation, celle des années 2005-2008  ? Quels sont les enseignements que vous en tirez  ?

Après 3,5 années de construction expérimentale, l’approche SOL Lilloise devait se développer, mais plusieurs facteurs n’ont pu être atteints afin de pérenniser l’expérimentation. Les limites de ce développement ont été perçues sur quatre grands champs :

  • La confiance dans un système innovant.

L’objectif d’atteindre un stade de confiance important pour que les différents acteurs (collectivités, prestataires, particuliers) passent le cap, n’a pas été obtenu malgré les différents efforts d’explication et de présentation des atouts. L’engagement politique réel de la Ville de Lille avait eu du mal à se formaliser par un soutien financier significatif. Nous avons par ailleurs rencontré des difficultés à développer une confiance sur l’utilité de cette nouvelle monnaie, en particulier pour le SOL Coopération. Mais aussi à dépasser la communauté investie et à augmenter la confiance sur la technique et la procédure de gestion des SOL pour les prestataires et les collectivités. De plus, la technique de SOL choisie pour la gestion des cartes à puces s’avérait peu facile d’utilisation.

  • La difficulté d’engager des acteurs multiples à partager les mêmes valeurs.

Les valeurs de l’ESS étaient identifiées comme gage de nouvelle confiance au sein du réseau des prestataires, mais n’offrait pas une perspective d’ouverture et d’adhésion plus large auprès de commerçants ou prestataires non promoteurs de l’ESS. La communauté des prestataires se trouvait donc dans une difficulté de diversification, élément essentiel pour entretenir la démarche des citoyens.

  • Le passage à l’acte d’utilisation courante de SOL.

Il s’agissait de passer de la réflexion au concret. Après l’expérimentation, il n’était plus possible d’être dans la construction du système mais d’aller vers l’essaimage de l’utilisation de celui-ci. L’accompagnement devait se faire plus technique, plus près des préoccupations des utilisateurs. Ensuite, une fois les structures agréées, engager un suivi, mettre en place des outils et méthodes d’évaluation des dérapages éventuels. Toutes ces approches n’ont pas su trouver leur pleine mise en œuvre et réalisation, ce qui a généré un essoufflement général. Sans doute, une mission à temps plein d’un animateur de réseau a-t-il manqué à ce stade du développement.

  • La démarche de diversification de l’offre et de l’ancrage dans la proximité.

SOL était établi comme un outil d’usage de proximité. Il fallait que le particulier puisse utiliser le SOL dans son quartier. Il apparaissait aussi qu’un nombre de structures seuil était nécessaire afin de donner de la visibilité et d’articuler ce développement avec les structures du commerce équitable, mais aussi ouvrir l’offre dans de nombreux autres domaines (assurances, imprimerie, communication, culturel, commerces..). Cette approche a été sous-estimée en termes de mobilisation humaine et de temps à consacrer à la présentation de la démarche et de l’adhésion au circuit.

De plus, cette démarche a été freinée par les réserves de confiance exprimées au sujet du niveau de fiabilité du système de gestion.

Le rôle du cadre légal

Pour finir, le cadre légal actuel permet-il une vraie expérimentation des monnaies locales et complémentaires  ?

J’ai déjà évoqué la loi de 2014. C’est une avancée importante qui permet aux porteurs de monnaies locales de développer une monnaie locale dans un environnement légal et juridique actualisé et sécurisé. En ce qui concerne les collectivités territoriales, il est juridiquement possible d’envisager le paiement du coût d’un service public à une personne publique en monnaie locale complémentaire.

Cependant, contrairement aux entreprises du secteur privé, les collectivités ne peuvent pas encore se servir de la monnaie locale dont elle dispose pour payer des services ou ses agents. Néanmoins une démarche d’expérimentation sur plusieurs territoires permettant de tester toutes les possibilités de faire entrer la monnaie locale dans la comptabilité publique est nécessaire (paiement des impôts, versement de la TVA, paiement des indemnités d’élus et salaires de la fonction publique).

En savoir plus

- Métropole Européenne de Lille, 2015, Plan Métropolitain de Développement de l’ESS 2015-2020 (PMDESS). Accès au document
- Métropole Européenne de Lille, 2015, Actes des Assises de l’ESS 2015. Octobre 2015. Accès aux Actes
- Ville de Lille, 2016, Plan Local de Développement de L’Economie Sociale Et Solidaire 2016-2020. Accès au plan.

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