Accéder directement au contenu

EDITORIAL

Relancer la réforme bancaire

Wojtek Kalinowski, 26 novembre 2014

[English] [français]

En ce début de décembre, le Parlement européen se saisit d’un dossier crucial pour l’avenir de la stabilité financière en Europe, malheureusement dans des conditions particulièrement difficiles. Il faudra une forte mobilisation citoyenne et politique pour que la réforme envisagée par la Commission puisse aboutir, mais le jeu vaut la peine car c’est la pièce maîtresse des travaux entamés en 2009. Sans elle, difficile de prétendre résoudre les problèmes révélés au grand jour par la crise financière des années 2008/09, crise dont nos sociétés subissent toujours les conséquences.

Il en va de la proposition de séparer les activités bancaires en banque commerciale classique (dépôts bancaires, octroi de crédit, gestion des systèmes de paiement) d’une part ; la banque d’investissement et ses activités souvent spéculatives, d’autre part. Décriée par les lobbies bancaires depuis le début de l’année, la « proposition Barnier » a été héritée par la nouvelle Commission, qui l’a finalement présentée au Parlement. L’ONG européenne Finance Watch}, dont l’Institut Veblen est membre, s’engage fortement dans cette campagne.

Séparer les activités offrirait enfin une réponse adéquate – même si ce n’est pas la seule possible, ni la plus radicale – au problème des banques « trop grandes pour faire faillite », dénoncé par le G20 au moment de la crise financière. Depuis les années 1990, la concentration du secteur bancaire se poursuit sans interruption, avec des banques toujours plus grandes, toujours plus internationales et toujours plus interconnectées. La tendance n’a pas faibli avec la crise, au contraire. En douze ans la valeur des actifs des quinze premières banques européennes a été triplée, notamment grâce aux marchés dérivés ; elle s’élève actuellement à 20 000 milliards d’euros, soit plus que le PIB de l’Union européenne. L’évolution est similaire aux Etats-Unis et ailleurs, de sorte que le système financier international est aujourd’hui dominé par quelques dizaines de mastodontes dont la faillite ébranlerait l’économie mondiale et qui le savent pertinemment.

Le sentiment d’impunité que cela procure est une incitation structurelle à une prise de risque inconsidérée. Et le modèle actuel de la banque « universelle » aggrave encore le problème puisque la banque commerciale offre une subvention implicite aux autres activités. Les critiques présentent le modèle de la banque « universelle » comme une force, mais il est surtout devenu une force spéculative adossée aux garanties bancaires. Dans le cas des marchés des dérivés, la couverture du risque représente uniquement 10% des transactions, le reste étant des transactions entre les intermédiaires financiers eux-mêmes. Plus globalement, l’ONG Finance Watch estime que seulement 30% des activités bancaires concernent les besoins de l’économie réelle. Dans la mesure où les autres activités doivent se poursuivre, au moins séparons les comptes et laissons chaque partie couvrir son propre risque.

Sans quoi, les contribuables seront toujours pris à contribution lors de la prochaine crise, quoi qu’en disent les banques aujourd’hui. Car les quelques avancées réalisées ces dernières années en matière de régulation – essentiellement, une augmentation du capital propre et une procédure de « résolution bancaire » en cas de faillite – sont très loin du compte. Comme le montrent des études de l’OCDE, le problème réside au niveau du modèle économique lui-même : aucune règle de capital propre ne suffira face aux chocs de liquidité qui peuvent apparaître sur les marchés des dérivées et des repo. Quant à l’idée d’un « testament bancaire », l’idée qu’il permettra de démêler les différentes activités d’une méga-banque après la faillite est pour le moins naïve au vu de la complexité du système financier.

Le texte présenté au Parlement n’a rien de révolutionnaire : il ne fait que reprendre les propositions du groupe d’experts indépendants présidé par Erkki Likkanen, le président de la banque centrale finlandaise. Avant, le rapport Vickers avait plaidé dans le même sens au Royaume-Uni. La résistance des lobbies est féroce, comme le montre l’évolution aux Etats-Unis, où la loi Dodd-Frank, qui avait réintroduit le principe de séparation, a été vidée progressivement de sa substance. Même résultat en France et en Allemagne, où les récentes lois bancaires se réclament du principe de séparation mais ne séparent rien ou presque rien. Si ces lois sont retenues comme modèles à suivre à l’échelle européenne, aucun des problèmes de fonds n’aura été résolu.

Une partie du problème est que des nombreux politiques ont cru aux arguments des lobbies, qui prétendent que la régulation de la finance menace la relance économique et la création d’emploi. L’argument est absurde, et pourtant même les syndicats européens semblent hésitants. Il faut avoir une mémoire bien courte pour opposer les deux. C’est au contraire une stricte régulation des activités spéculatives qui permettra d’orienter la banque et la finance vers la création d’emploi et les besoins de l’économie réelle.

Wojtek Kalinowski, Institut Veblen

Abonnez-vous à la Newsletter