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L’économisme rampant de la « nouvelle » économie comportementale

Une lecture critique du "World Development Report" 2015 de la Banque mondiale

Par Jean-Michel Servet

18 novembre 2015

L’économie comportementale se veut une démarche empirique et pluridisciplinaire, au point que certains y ont vu une rupture avec la théorie économique standard. Mais chassez l’économisme par la porte, il revient aussitôt par la fenêtre. C’est la conclusion qui s’impose à la lecture de « Mind, Society, and Behavior », le nouveau rapport sur le développement publié par la Banque mondiale.

Derrière les références empruntées à d’autres disciplines demeurent en réalité les postulats néoclassiques : les stéréotypes de l’action humaine « normale » tendent à produire des généralités qui annulent les apports des autres sciences sociales. Le rapport ne prend notamment pas en compte les dimensions collectives des situations sociales qui génèrent la pauvreté, et passe sous silence l’existence de conflits d’intérêt et de phénomènes de résistance, de domination et d’exclusion.

Téléchargez la note ci-après.

Publiés annuellement par la Banque mondiale depuis 1978, les World Development Reports veulent apporter un regard neuf sur les questions de développement, et représentent un effort considérable en termes de ressources humaines dédiées à chaque édition. Dans certains cas, il s’agit de faire le bilan des actions passées et de les promouvoir auprès des acteurs du développement et des responsables politiques ; dans d’autres, d’apporter des éclairages nouveaux sur certains aspects du développement ou sur les méthodes d’analyse et d’intervention. L’édition 2015, intitulée Mind, Society, and Behavior , prétend renouveler la « boite à outils » des experts en développement ; leur approche du terrain et leur gestion des projets. Il s’agit de montrer, à l’aide d’exemples empruntés au champ financier, comment réduire l’incidence de la pauvreté par des mesures visant à augmenter le taux d’épargne, l’investissent productif ou encore l’assurance contre les risques.

Le rapport est structuré en trois parties. La première distingue trois modes de pensée : par habitude, c’est-à-dire sans peser les avantages et les inconvénients d’une décision ; par conformité à des normes sociales en vigueur, qui s’appliquent dans la mesure où les autres membres du groupe les respectent ; enfin, à l’aide des catégories et des modèles préexistants qui permettent aux individus d’interpréter le monde et d’agir, mais de façon conditionnée par ces modèles.

La deuxième partie applique cette interprétation successivement aux questions de pauvreté, de prise en charge et d’éducation des enfants par les familles, à la gestion financière des unités domestiques, aux rémunérations et aux incitations au travail salarié, à la prévention des maladies et aux soins médicaux, ainsi qu’à des mesures de protection de l’environnement.

La dernière partie est consacrée aux biais des représentations des experts en développement, y compris ceux de la Banque mondiale, et au besoin d’adapter les mesures proposées.

Le rapport fait état d’un nombre croissant d’expérimentations « comportementales », menées dans des pays variés : pauvres, émergents et « développés ». On ne peut que se réjouir de cette rupture avec la séparation traditionnelle des économies selon des « stades de développement », de l’attention particulière portée au vécu des populations, à leurs représentations et aux dimensions psychologiques, culturelles et d’autres du comportement humain. Il faut également apprécier l’empirisme revendiqué par les auteurs et leur reconnaissance du fait que le point de vue des experts n’est pas « neutre » ni supérieur à ceux des autres parties prenantes. Tout cela peut donner l’impression que les critiques socioéconomiques ou institutionnalistes ont enfin été entendues, et que la sphère économique se trouve désormais immergée ou encastrée dans un ensemble de déterminations plus vaste. La méthode séduit d’autant plus qu’elle s’appuie sur des situations élémentaires et non des modèles complexes, et que la démonstration est d’une simplicité qui pourrait faire penser à une nouvelle économie ou psychologie « pour les nuls » ou pour des étudiants de premier cycle universitaire. L’observation de terrain y apparaît accessoire car l’expérimentation joue un rôle essentiel en servant de preuve principale pour légitimer les décisions.

A y regarder de plus près, on s’aperçoit cependant que l’économisme y revient par deux biais. D’une part, les fondements et les objectifs des politiques de développement ne sont jamais discutés – ils sont tout simplement supposés bénéfiques, de sorte que l’approche sous-jacente peut être qualifiée de globalement paternaliste. D’autre part, le rapport promeut des stéréotypes de ce qui doit être considéré comme une action humaine « normale » – efficace et efficiente – dans le champ de la production, des échanges, du financement et de la consommation. Les enquêtes montrent que les individus s’y conforment à des degrés très variables, et pourtant ces normes ne sont jamais remises en cause dans le rapport ; l’objectif est de transformer les individus en bons consommateurs, en bons épargnants et, plus généralement, en bons gestionnaires de ressources rares. En bien de domaines, l’écart entre le comportement souhaitable et la réalité est présumé plus grand chez les pauvres que dans le reste de la population. Le fait que certaines « bonnes » conduites individuelles, en se généralisant, puissent produire des résultats néfastes pour l’ensemble de la société n’apparaît nulle part dans le rapport. Et pourtant, les effets pervers de l’encouragement de l’épargne avaient déjà été pointés par Bernard Mandeville dans sa célèbre Fable des abeilles il y a trois siècles… En dépit des ruptures revendiquées (présentées dans la section 2), le rapport se situe ainsi dans la continuité avec la théorie économique standard (ce qui sera démontré dans la section 3), y compris avec l’approche néolibérale. En somme, l’économie comportementale a finalement été intégrée au système.

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